dimanche 15 novembre 2020

itinéraire 2020

 Contexte :

Imaginez un monde où toute sortie hors du domicile familial serait contrôlée tant sur sa destination que sur sa durée ou sur la distance autorisée, limitée dans un rayon d'un kilomètre avec preuves dans la poche à l'appui, attestation dûment datée, signée avec carte d'identité à l'appui.

Incongru ? Impossible ? Surréaliste comme on dit de nos jours ? Ajoutons-y un critère supplémentaire : pour sortir de chez eux, ces habitants devront être masqués, seuls les yeux, voire les oreilles devront apparaître à leurs concitoyens, chacun pourra ainsi croiser son voisin sans même le reconnaître d'autant plus qu'une des règles du jeu consiste en l'interdiction de se toucher, de s'embrasser, se congratuler, à plus forte raison de se respirer, voire même de se parler au-delà de quelques minutes et encore à la condition expresse de se tenir à plus de 2 mètres l'un de l'autre. Tout cela étant passible de très fortes amendes pour les contrevenants. 

Les habitants des contrées de ce monde qui marcherait sur la tête, ayant de plus pour consigne -entre autres et qu'il n'y aurait aucun intérêt à énumérer ici- de rester sur le lieu où ils sont, le jour où ces ordres prennent date d'effet. Avec les conséquences prévisibles innombrables dont une, évidemment est qu'on n'a jamais vu autant d'habitants qui se découvrent une envie folle de marcher, marcher pour marcher ; les uns pour s'aérer, les autres pour pratiquer une activité physique, d'autres encore simplement pour flâner et contempler un paysage qu'ils ont depuis des années sous les yeux mais dont ils ne découvrent la beauté et la singularité qu'aujourd'hui parce qu'on les leur a retirées. Il en est bien sûr beaucoup d'autres, qui toutes ont la même motivation : Comment contourner de telles consignes sachant que plus il y a de contraintes, plus grand est le plaisir, plus l'exercice s'avère délicieux et plus les résultats sont excellents ?

C'est dans un tel contexte, inimaginable il y a un an, que se déroulent les promenades qui vont suivre et vont vous être proposées. Quotidiennes, voire bi-quotidiennes pour les malins, ces balades peuvent ou non emprunter le même itinéraire. Les miennes se dérouleront dans un cadre géographique très précis, la commune de Bourdeaux dans la Drôme, située entre le village de Saoû et celui de Dieulefit









mardi 10 novembre 2020

dimanche 25 octobre 2020

Bleu Guyane et retour Mon texte pour le livre Bleu Chapitre 3 de la bibliothèque bleue - La Ricamarie

Bipe, ça vient d'où ?

Bipe ça vient de rien, ça vient du nom qu'on n'arrive pas à dire

Bleu électrique

la poudre des ailes des morphos sur les paupières ouvertes sur la mort

Le regard emporte avec lui pour dernière vision la silhouette d'arbres en rangée,

le muret de pierres, la nuit qui s'épaissit en crissant

 Il tombe, il sombre

une première fois sous le gourdin

une deuxième fois sous les pierres

Et me lègue la moitié de mon prénom

Bipe ça vient d'où ?

 Sur son crâne sur son front, le sang coule puis se fige,

la réalité sépia

rangée pour longtemps dans l'enfer des placards

 

Bipe ça vient d'où ?

Des grosses pierres maculées de sang

 

Le bleu du ciel au petit matin froid d'octobre

rassemble les badauds, tenus à distance

petite foule silencieuse, dans l'attente du nom

le public du fait divers

qui reste sur le cliché

Sur son crâne sur son front, le sang coule puis se fige,

la réalité sépia rangée pour longtemps dans l'enfer des placards

 Le jeune assassin a sous les ongles un peu de terre

quelques grains de granit

sur ses vêtements une odeur de moutons, de sueur, de sang sans doute

une odeur de vinasse mal fêtée.

Sur le front un bleu bossu de s'être cogné ivre à des obstacles complices.


Il est déjà en fuite, à bord d'une diligence

Il est déjà rattrapé

Il est déjà condamné

tondu, emmené sur l'île de Ré,

Il est déjà sur le navire Le Loire, sur l'océan anthracite où il vomit les bleus de sa petite vie minuscule et le repas exceptionnellement copieux de sa ration de transporté

Il est déjà dans son bagne, à l'extrême Ouest, près de l'embouchure du Maroni,  près de la Guyane hollandaise, celle où j'ai fait frontière

agacé par les mouches à feu,

à fabriquer des émouchettes pour protéger les bêtes

desquelles lui-même ne peut se protéger

Il est déjà mort, tout ça pour ça,

13 mois le séparent de ce cataclysme, entre la mort de Pierre et la sienne

Et de sa propre embouchure sortent des papillons velus, des papillons qui font de la lumière et

qui emportent son dernier souffle au fond de la forêt

Je ne ramène plus de pierres à la maison sauf ces deux-là   témoins ou non de ce fait d'hiver-printemps-été-automne  *  Puis j'arrivais à mon tour.*;*;*    120 ans plus tard, au moins, et après avoir rencontré beaucoup de pierres, j'allais visiter la scène de crime. Toute la journée, je portais deux pierres, comme des enfants dans mes bras.     Cueillies près du mur d'origine et je me demandais ce qu'étaient devenues celles qui avaient rencontré la tête de mon arrière grand-père. Ont-elles été envoyées au bagne avec l'écraseur de crâne ? Ont-elles été enfermées au placard des pièces à convictions avec le couteau de tous les Ravaillac ?       

Dans ma tête le sang afflue et forme des vaguelettes de douleur

Les pierres là-bas ne sont bleues que parce qu'on les a peintes, sinon elle sont noires, brûlantes, luisantes, sans espoir. bordant des routes, faisant échancrure dans le paysage qui n'a pas tellement besoin de murs, d'un côté l'océan, les requins et la boue, de l'autre la forêt. piège parfait.

 Depuis le Suriname, j'ai pris l'avion pour une île de rêve, de carte postale à palmiers où les enfants portaient des uniformes dans des écoles peintes en rose ou en bleu ciel entre quelques vols de tourterelles à queue carrée.

Dans ma tête, les pierres ont peu à peu fait place aux papillons. les douleurs volettent et emportent des mots, les souvenirs prennent la poudre d'escampette, les noms coupés par des virgules et des traits de désunion

Je suis Marie et je suis Pierre,

Et Bipe, ça vient d'où ?

Bipe ça vient de ne pas savoir qui être

Maternelle et douce, tranchante et contondante, avec des reflets de colère irisés.

Bleus des coups cachés sous l'hélichryse, les immortelles et la lavande, celles qui lavent plus bleu que blanc, le linge sale des familles. il se cogne la tête, contre la pierre de sa cellule.

Il n'y a pas séjourné longtemps, ne saura jamais qu'il se retrouve un jour de 2020, sous l'encre sang de mon stylo. Destin raté de bout en bout, vie pour rien, mort pour rien, de mon jeune arrière mort à 45 ans, De qui ce Pierre tirait-il son prénom ?

Et les pierres continuent de devenir sable lentement, et les papillons bleus de Guyane, de devenir poussière métallique, et la jeune gazelle continue son voyage, avec les bestioles piquantes et les doux singes, les fleurs de paradis, les fleuves qui montent et descendent au gré des marées, tous humains enchaînés à notre voisin de galère, et les ibis rouges et les aras flamboyants, et les moutons paresseux, et les bagnes égouts.

2 pierres dont moi, pour écrire ma légende, au bureau matricule

Porter mes pierres, penser le bleu dans la tête écrasée de mon arrière.

Bleu Guyane et retour

moi lui et lui et l'autre et moi.

Trijumeau de la face en bouillie

trois humains et deux pierres

Transportation

régénération

colonisation des marges de l'Empire

Délinquants par nature ou par accident

Faire le deuil de moi même, supprimer le e le p le i le b

redevenir celle que l'on a nommée, pour le meilleur et pour le pierre.

mardi 20 octobre 2020

 Si ça vous dit de remettre le pied à l'encrier (comme disait François Morel il y a longtemps), voici les 10 mots de 2020-2021

AILE

ALLURE

BULLER

CHAMBRE A AIR

DECOLLER

EOLIEN

FOEHN

FRAGRANCE

INSUFFLER

VAPOREUX

Comme d'hab, la consigne c'est écrire sur un ou deux ou dix mots, filmer, photographier

et avant de participer officiellement, jouer ici aussi !




dimanche 11 octobre 2020

Clin d'oeil

 

Pour la dernière fois

Dans le sablier du temps

Le chant de la terre

Discret et doux

Comme un flocon de neige oublié.



Il pleuvait.

Les flèches d'une cathédrale

Tiges gracieuses et fines

Semblaient boire à la nuit.

Penché avec tendresse

Il vit

Dans un massif de potentilles

Une vraie luciole, douce

Comme une lanterne verte.



C'était cela la solution :

Se cacher.



lundi 14 septembre 2020

Derniers jours avant le retour

 

La Chaîne de Couspeau, à gauche une des extrémités de la forêt de Saoû, la photo est prise de Combs en fin de journée

 


                                                            Le Roubion, presque à sec


 

Le synclinal perché de la forêt de Saoû, vu de la Viale (ancien village perché) et le village plus récent de Bourdeaux à ses pieds.

Ces quelques cartes postales, un peu les mêmes chaque année, dont on ne se lasse pas. Des bises à toutes les lectrices et lecteurs.



jeudi 9 juillet 2020

Ravin du Jugement /2

J’ai voulu toucher l’invisible entre les failles du temps. La carte en mains , je me suis approchée du Ravin du Jugement. J’ai frôlé ses ciels et surplombé ses abîmes. Ai marché sur le chemin, que l’on dit celui du facteur, parfois simple sente entre ravin et pierre, concentrant mon regard sur la pose du pied entre pierre et racine. Sur ma droite, des flaques d’obscurité, un ravin donc empli de troncs déchiquetés, d’une végétation gloutonne se répandant comme membres de chimères aux méandres délirants. Impossible de discerner ce fond de ravin, à peine devine-t-on le cri de l’Ance dans ses entrailles qui entaille le silence de ce lieu où l’on souhaite que rien ne se passe. Tenter alors d’emplir ses poumons du souffle des arbres, bosquets de noisetiers et bouquets de bouleaux, de sentir le froissement des perles de lichen entre les doigts, de poursuivre les turbans de lierre du regard jusqu’à leur disparition. Sur toute cette nuit qui tremble au fond du ravin, ne pas trop se pencher. Laisser ces grumeaux de noirceur macérer dans ces antres, poursuivre le chemin, espérer l’éclaircie où apaiser les yeux et porter loin sur l’horizon , un ou deux toits connus, quelques prés arpentés par un tracteur, une route plus haut, et après une légère courbe la tourelle du château et le hameau enfin silencieux et fier. Découvrir sur le bas-côté, un rocher refuge – on en revient toujours là – dit “le fauteuil du diable” qui surplombe le vallon où se murmurent peut-être des phrases inaudibles , qu’il est mieux de ne pas comprendre. Alors, du ventre même, quelque chose de connu se décline, comme une secousse d’éternité qui résonne et diffuse dans les veines le message d’être encore vivant, les mailles des forces invisibles se desserrent et la lumière qui baigne le hameau révèle des brassées de fleurs où reprendre des couleurs. Au retour, laisser fondre sous le palais quelques fraises des bois et framboises déposant un message rougi au coin des lèvres.



 

mercredi 20 mai 2020

Exultation de dé-confinement









Le paradis sur terre : un jardin, un repas frugal, une salade goûteuse et colorée, de l'eau fraîche du robinet,  des cerises cueillies sur place, une table et des chaises bien sûr, des sourires épanouis, la santé et de douces pensées à vous toutes et tous.

vendredi 15 mai 2020

Notre toute nouvelle carte



Je vous soumets cette toute nouvelle carte, bien ronde, bien circonscrite, bien confinante.
Pour la faire vivre, il suffit de cliquer sur le lien suivant : 

Vous pouvez jouer avec, gamberger sur cette ligne rouge-frontière inventée tout récemment, décider que c'est votre nouvel univers et écrire à partir de là, réfléchir si elle fera ou pas partie de "notre" exposition, la mettre aux orties ... l'adopter, la rejeter ou la mordre comme une pomme.
Il m'a semblé qu'elle ne pouvait pas ne pas figurer sur ce blog traitant de cartographie depuis deux ans maintenant
Bien à vous, déconfitement vôtre

dimanche 10 mai 2020

Oui

Suis allée voir les roses , le jardin du matin, ai contemplé le ciel, les doigts encore noués de l’au-delà des songes, me sentis consolée par le vent sur la peau comme une douce ondée. L’imperceptible hier n’était plus qu’arc-en-ciel, souvenir coloré, à l’écart, confiné, derrière les perles d’eau et les mots bousculés. Maintenant, tout se tait, tout repose, apaisé, les oiseaux délivrés tissent les aurores, et le timbre des pierres dessous le pied résonne; quant au parfum des fleurs, tout de mélancolie, il s’offre et se révèle, en une douce houle: retenons notre souffle, tout est encore possible...

mercredi 6 mai 2020

A VOUS, DEMON TERRITOIRE,

     Je vous écris de mon petit bout de territoire perdu dans les brumes ocre-rose, entre   ondées et arcs-en-ciel. Les gouttes d'eau s'agrègent en pampres transparentes sur les rebords des branches. Pleurent leurs sonatines qui s'égrainent lentement. Pleure leur mélancolie qui s'évapore à la recherche des âmes mortes. Flotte dans l'air le doux murmure d'un au-delà, d'un ailleurs qui exulte.
     Les verts des feuillages hier encore incertains expriment maintenant leur identité appuyée de teintes tendres mais expressives.
      La Dorette frémit et glisse ses eaux transparentes vers d'autres horizons. Elle laisse se pencher dans ses reflets moirés les étincelles vives des libellules ivres des souffles du printemps. De plongeons en sauts périlleux , elles s'arrogent le droit de conquérir l'espace ténu au-dessus des ondulations enthousiastes de la rivière. D'un vol silencieux et fébrile, elles auscultent les berges-fouillis, impénétrable lieu avant que de se poser sur la courbure d'une herbe pâle.
     Assise sur une pierre grossière, taillée dans le granite perdue je suis, entre la joie de l'éternelle renaissance, de ses parfums-mosaïque, de ses couleurs-cicatrices et la tristesse infinie que leur beauté engendre. Capturer ce moment où soudain tout se tait, où pourtant tout est murmures, palpitations, ondoiements, cris étouffés avant que tout explose, tous ces riens en rafales, chants-mélopées que les oiseaux se confient d'arbres en arbres, comptines acidulées reprises par les peuples des herbes.
     Sur l'asphalte de ma mémoire vacillante, germe le souvenir d'une caresse légère. Est-ce le vent d'avant ou ta main qui frôle ma joue? De doutes et d'incertitudes mêlés, le passé affleure et avec lui ses nuages de sanglots étouffés.
Non, d'un bond se lever et courir pour attraper le rayon du soleil qui joue avec mon ombre et le reflet des marguerites. Courir pour étreindre le tintement furtif que j'entends dans le creux du vallon. Courir pour rejoindre les rebords de ma carte noyée dans la douceur de notre territoire que j'écris depuis longtemps au singulier.

jeudi 30 avril 2020

Atelier d'écriture poétique en temps de confinement

Ce matin, en allant dans mon jardin, j'ai découvert quelques mots poussés pendant la nuit. Dans mon panier, j'ai ramassé « Ondée, arc en ciel, confinement, apaisement, au-delà, maintenant » Quelle étrange récolte était-ce là et surtout quelle infusion allais-je pouvoir en faire ? Car si je comprenais bien, il s'agissait de laisser infuser, de laisser faire une fusion de ces mots qui donnerait peut-être une phrase. Je pris alors les mots de mon panier et délicatement les disposait au fond de ma tasse. Un petit peu d'eau, pas trop chaude pour ne pas les brûler, un certain temps et la fusion se fit. Alchimique et magique, croyez moi ou pas, quand je bus cette tasse, je goûtais la phrase suivante : « Maintenant c'est à vous de jouer, pour que chacune et chacun à l'aide de ces mots me propose sa tisane sous forme d'une phrase, voire d'un poème en ajoutant ou pas votre propre cueillette »
Tout à la joie de cette nouvelle infusion, je regardais le soleil se lever sur cette nouvelle journée.


Les mots étaient tombés du coeur de la tulipe rouge    

... et couraient se cacher dans les iris moins ouverts.

dimanche 19 avril 2020

Oyez ! Oyez bonnes gens ...

... et bénissez la pluie qui désaltère la terre, plaît aux fruits et aux fleurs et met les paresseux au travail.
Sa bienfaisance m'a prise par la main, je ne sais si le résultat vous plaira ni quand il siéra que le public de notre chère Médiathèque puisse à nouveau accueillir du public, si nous serons encore vivants alors, mais comme je suis une optimiste convaincue, je fais comme si ...







Je tiens tout de même à préciser que la réalité est plus lisible que ces pauvres photos.
Et vous, où en sont vos "Univers"

lundi 13 avril 2020

Rouge-gorge dodu, ballu, fafflu

Rouge-gorge
oiseau-tison
tu as mis le feu
aux poudres de mon esprit
***
paupetit
afringalé, effriboulé, regriché,
et puis quand souffle le grand vent
ses plumes toutes rebrouffées
paupetit
***
dodu, ballu, fafflu
m’as-tu vu ?
je fais jabot
***
pétillant pétulant
(je vous le dis) il se regourne
ce petit Artaban
droit sur ses pattes d’allumettes
bouffi de sa personne
et qui pour un rien parmi l’humus et l’humide
s’infatue
***
Tout frimassé, tout grelottant,
Il s’approche du feu de bois d’un boquillon,
Et là il fait la cendrillon
Ses ailes à fleur de flamme


Henri Pichette (1924-2000) Les ditelis du rouge-gorge (2005)

J'ai reçu ce poème cette semaine, écrit par un auteur que je ne connaissais pas du tout, j'ai eu trop envie de le partager avec vous. J'aime cette langue, je le vois ce rouge-gorge, sautiller, se regourner. 

vendredi 10 avril 2020

Joyeuses Pâques



Bien sûr, il y a cette tristesse ambiante, toute cette souffrance, la mort qui rôde et tant d'autres maux ET il y a aussi la beauté, la joie, la vie, la germination et la floraison et les assiettes pleines de bonnes-belles nourritures
Je vous embrasse de tout coeur

samedi 28 mars 2020

Ravin du jugement


Mais quels gémissements écrasés entre les rives du ravin des jugements ? Quelle grisaille à dénicher dans ces reliefs ? Quel mirage à enlacer ou quel mythe à revivifier?
Je regarde la carte comme on regarderait le ciel, mais un ciel sans tumulte, semé de fins nuages blancs, de traînées vaporeuses, à la recherche de signes qui reprendraient vigueur dans la loupe d’une larme. C’est juste une sensation de vide qui affleure, une obscurité peuplée d’invisibles images, un mélange de frissons et de murmures. Peut-être une sorte de vertige s’insinue entre les épaules à vouloir déchiffrer le grimoire d’un temps que l’on n’a pas connu, soulever la vie souterraine de voix et de pensées.
Ce territoire lointain, secret, enfoui, que personne devant moi n’a jamais nommé, ce lieu porteur d’ irréalité, qui lui a donné ce nom? Nulle mention n’en est faite ailleurs que sur cette carte. Tout est à inventer, à créer; développer une mythologie pour accroitre ses rives et leurs puissances, projeter des entassements de riens et dessiner un labyrinthe de questions où faire résonner les corps creux qui essaient de se débrouiller avec les mots. Il faudrait aller filmer les incertitudes de ce lieu qu’on dirait sanctuaire ou lieu d’attente, mettre en forme une légende nouvelle, faire déambuler un cerf ou quelque animal d’envergure. Peut-être même aller jusqu’à éradiquer les ronces qui recouvrent les sols, courent sous terre, se ramifient en autant de lianes et de réserves de secrets… Retrouver les pensées primitives qui ont pris forme là sur ce ravin d’incertitudes, risquer une parole, être plus fort que ce creux que nul n’arpente, se tenir dans cet écart et laisser tomber une constellation de mots, ces petits cailloux de la mémoire et des silences.
Ravin du jugement? Y-a-t-il un lien avec la légende du pont du diable légèrement en amont ? Le Diable grugé après son accord passé avec le seigneur de Chalencon, ayant construit ce pont de pierres en hauteur à deux arches et qui ne craint donc plus les avatars des crues à répétition de l’Ance, et ayant emporté l’âme d’un chien dans les Enfers au lieu de celle d’un manant, se vengerait en faisant subir dans le fin fond de cette vallée un jugement sans douceur à quiconque se risquerait sur ces rives…
Forcer la carte ou la vision satellite à délivrer ses secrets. Comprendre que ce ravin est situé sur l’autre rive de l’Ance, côté Saint-André de Chalencon, et donc éloigné des terres connues, et pourtant pas si loin de Durand, la maison mère. Accessible à pied mais il faut traverser la rivière et soudain le souvenir des têtes flottant sur l’eau, les sculptures de mon amie, ...il y avait un gué : par lui le ravin du jugement aurait sans doute pu être rejoint. J’ai donc vu ses rives sans le savoir, effleuré son nom sans me poser de questions, être jugée sans avoir mon mot à dire...Quelque chose s’agrippe aux tempes, on se sent petit enfant qui a dû faire quelque bêtise, sans plus trop savoir ce que cela peut bien être, mais l’adulte le regarde de ses yeux noirs et la sentence tombe. Ce sera la dernière promenade, sous la nappe de cendres.


jeudi 26 mars 2020

La traversée

Ce soir, j'avais une place pour un spectacle sur Sylvia Plath... que je ne verrai pas...
Alors je partage le poème par lequel je suis entrée dans l'univers de cette auteure, et que je n'ai cessé de lire depuis vingt ans:

Wuthering Heights

Les horizons m'encerclent comme des fagots
Qui penchent, disparates, et pour toujours instables.
Il suffirait d'une allumette pour qu'ils me réchauffent
Et que leurs lignes fines
Rougissent l'air
Lestant le ciel pâle d'une couleur plus sûre,
Avant que les lointains qu'elles fixent ne s'évaporent.
Mais ils ne font que se dissoudre et se dissoudre
Comme une succession de promesses, à mesure que j'avance.

Nulle vie ne s'élève au-dessus de l'herbe
Ou du cœur des moutons, et le vent
Vient se déverser comme la destinée, courbant
Chaque chose dans une seule direction.
Je sens bien qu'il s'efforce
D'aspirer ma chaleur pour l'emporter.
Si j'accorde aux racines de la bruyère
Une trop grande attention, elles finiront par m'inviter
À blanchir mes os parmi elles.

Les moutons eux savent où ils sont,
Ils paissent dans leurs nuages de laine sale,
Aussi gris que le temps.
Les fentes noires de leurs pupilles m’absorbent.
C’est comme d’être expédiée dans l’espace par la poste,
Message stupide, insignifiant.
Ils restent là dans leur costume de grand-mère,
Boucles postiches et dents jaunes
Et bêlements de marbre, durs.

Je rencontre des ornières, et de l’eau
Limpide comme les solitudes
Qui fuient entre mes doigts.
Des seuils creux tour à tour apparaissent dans l’herbe ;
Linteaux et perrons se sont désassemblés.
Des gens, l’air ne se souvient que
De quelques étranges syllabes.
Il les répète en gémissant :
Pierre noire, pierre noire.

Le ciel s’appuie sur moi, moi, la seule à être debout
Parmi toutes les horizontales.
Les herbes affolées battent et se cognent.
Elles sont trop délicates
Pour vivre en telle compagnie ;
L’obscurité les terrifie.
Maintenant, dans des vallées aussi étroites
Et sombres que des poches, les lumières des maisons
Luisent comme de la petite monnaie.

 Sylvia Plath " La traversée" ( traduction de Valérie Rouzeau)

mardi 24 mars 2020

Confinement

7° jour de confinement, qu'elles sont bizarres ces journées, vides, silencieuses, comme si nous vivions en sursis puisque nous ne savons pas si nous serons encore vivants quand tout cela prendra fin. Trop de questions se pressent au portillon. Manquons-nous de réponses, ou bien est-ce notre soif de réponses le véritable problème ?
Miracle des premiers jours, le soleil, le silence, aucun bruit dans la rue, finie la rumeur de la ville au loin, le ciel tout bleu au petit déjeuner, même les stries qui rayaient notre ciel ont disparu, plus d'avion, seulement les fleurs partout dans le jardin, les chants des oiseaux, la campagne à la ville.


Peu à peu, les petites voix et cris des enfants commencent à manquer, on se met même à remarquer (regretter ?) les ados descendant bruyamment la rue, l'environnement semble bizarre, la chatte ne se comporte plus tout à fait pareil, aux aguets, étonnée ...


Alors comment est-ce que je vis ces jours sans but, sans objectif, sans tâches, sans devoirs, mes jours hors du temps et des exigences que je crois m'être imposés par la société, les autres, ? Les cinés, les théâtres, les réunions ... ? Alors que c'est bien moi qui me les impose, pour le meubler ce temps justement dont j'ai peur qu'il se vide de tout et me retrouver face à … à quoi d'ailleurs ? À moi-même ? Au non-sens de l'existence ? Ne serait-ce pas plutôt à ma propre incapacité à vivre sans sens, sans direction, sans but, à juste vivre et me laisser porter, juste ETRE sans « m'occuper » ou occuper mon temps et remplir ma vie et ses heures.


En fait, c'est bien ce qui se passe. Je me dis : « là, ce seront bientôt les nouvelles de 18h alors t'as le temps d'aller écrire ton journal », je regarde plus souvent le réveil ... sans internet, ni téléphone depuis 4 jours, tout cela est encore plus flagrant que les jours précédents. Apprendre à juste ETRE, comme une fleur, comme un oiseau, comme ma chatte, ne rien attendre ni espérer, juste être là à chaque instant. Pas si simple !


Le confinement me contraint à faire l'expérience de la « nudité », du « vide » et je résiste à me désencombrer, à laisser se rompre les digues, à vivre un autre rapport au temps, au monde, plus libre, à laisser le remplissage, si naturel au quotidien, se disloquer. Un tel événement me montre soudainement que je suis incarcérée dans le jeu de mes habitudes et de mes pensées, mais si je parviens à l'entendre, cette soudaineté m'invite à me dépouiller de mon ancienne peau, à me simplifier. Elle me contraint à voir et débusquer mes faux-semblants et les multiples compromis que je fais avec moi-mêmes. Alors il faut oser la vie nue, plus de fuites possibles.

lundi 23 mars 2020

Arpenter le paysage






p 274/ Un rocher qui affleure me fascine. C'est comme une baleine qui fait surface. Dans chaque boule de granit est enfermé un secret, un murmure. Par ailleurs les arbres qui puisent leur force du substrat profond me parlent et me fascinent aussi. Ils concentrent beaucoup de la force du paysage.

p/ 100 ( Le texte parle juste avant de Jean-Loup Trassard)
Trassard a l'œil sur tout ce qui l'environne. C'est sa vie. Un œil averti, parfois presque amoureux. Ce sont ses hauts lieux à lui. Chacun, nous avons les nôtres. Tantôt issus de notre propre enfance, cantonnés, encapsulés, logés à jamais dans son souvenir, et alors fonctionnant comme autant de buttes-témoins qui résistent à l'érosion du temps qui passe; tantôt créés à l'âge adulte et liés à de petits rituels individuels ou familiaux, telle promenade favorite et pas une autre, ou telle randonnée vers un point de vue dominant, telle visite coutumière, telle destination estivale réitérée; nous nous fabriquons tous, chacun, nos propres lieux. Comme malgré nous — nos pas nous y portent — , nous y retournons, les retrouvons parfois presque comme nous faisons une visite à une personne aimée. 

Martin de la Soudière "Arpenter le paysage" ( anamosa 2019)

mercredi 11 mars 2020

Bouts d’aplats

Mosaïque de verts, de bruns,
Légende de la carte, telle un sésame
Ouvrant de vastes possibles
Et des reliefs fascinants,
Camaïeu dans le courant,
Dégradés de bleus,
Et, presque tel un intrus,
Le violacé des cuisses marbrées
Sous la froidure de la rivière
Comme un écho, les lettres sur la façade
De la vieille auberge,
Pleurant en profondeur sous les fenêtres
Nul buvard pour éponger leurs larmes
La pancarte des vieux dimanches
Se balance au loquet rouillé
Dans la neige fraîchement tombée
Elle laisse sur l’immaculé des filets rosés.
Subjuguée par deux yeux jaunes,
Rayés par les traits de la giboulée de grésil.
Efforts vains de la carte
Pour convertir les taches vertes
Et les chemins bleus des rivières