Il y aurait peu de mots, juste une parole brève.
Le sacré serait la voix du silence. Ici, là-bas.
D'où naissent les choses de l'esprit, d'où l'on vient, où l'on repart pour toujours.
Se retirer du verbe. Il n'y a que les bavards pour assurer qu'au commencement était le Verbe.
Ici-bas, au-delà, alors la poésie.
Alors la paix-ésie
tant bien même serait-il rassurant de continuer à s'agiter, secouant les syllabes et les gestes pré-verbaux.
Silence.
mardi 31 juillet 2018
jeudi 26 juillet 2018
Quelque chose de sacré sans doute. # 13.
Le goût du sacré? Aurais-je dû le trouver en épelant le nom de La Chaise-Dieu? Je réponds immédiatement "Non"! C'est un sacré qui ne m'interpelle pas trop bouffi de certitudes, d'immobilisme et de rigueur.
Non, ce goût-là, je l'ai rencontré dans toutes les haltes, les interstices, les intervalles qui ont étayé mon parcours. Au creux des sources claires et de leur chant cristallin, le long des chemins tortueux, de leurs bordures de pierres sèches piquées de fleurs et d'herbes folles. A l'ombre des grands pins du bois de Jagonard. M'asseoir à leur pied, prendre racine en quelque sorte a souvent été une réponse à la supplique lancée par un quelconque dieu. A moi de donner l'offrande de ma respiration, le souffle de mon apaisement dans cet espace majestueux, empreint de magie, propice au recueillement, au spirituel, loin des bruits et des lumières du monde.
La poésie de la forêt qui se terre sous chaque brin de mousse, calée contre l'écorce rugueuse des arbres, qui respire et qui vit au rythme du soleil ou de la lune, au rythme du cœur aux abois de celles et ceux qui qui s'y cachent pour s'aimer, pour pleurer, rire ou contempler.
Prendre son temps, respirer l'humeur changeante et mutine de la petite Dorette qui continue de couler des jours heureux d'amont en aval jouant de son pouvoir de séduction sur mes sens en sommeil. Perpétuer l'attente du visible et de l'invisible. Continuer la route qui m'emmène vers le petit cimetière là où les lumières de la mort jouent avec les ombres de la vie, là où les renoncules et les oeillets ont le langage du souvenir.
mercredi 25 juillet 2018
Carte postale
Je suis là sous l'astérisque noir! dans la fraicheur de la maison de pierres...
Cherchez bien!!!
Bises à tous
Cherchez bien!!!
Bises à tous
lundi 9 juillet 2018
AU FIL DE MA CARTOGRAPHIE.
dimanche 8 juillet 2018
Bonneval et la Dorette
J'ai emprunté la carte de Linette, chiné un peu à la Chaise-Dieu où une grande brocante s'étalait dans la grande rue, puis suis partie sur une route décrite dans un de ses textes et ai découvert un lieu plein de poésie et j'ai imaginé Linette sur les rives de la Dorette dont elle nous parle avec tant de chaleur! J'ai pris quelques photos en pensant à elle et la remercie grandement de m'avoir fait découvrir ce petit coin où je reviendrai sûrement! ( Il y a une auberge où les menus ont l'air délicieux...!) et j'ai repris ses mots....
Partir par l'étang du
Breuil, l'antichambre de la départementale 20 toute en lacis entre les
prés batifolant du vert au bleu, du blanc au jaune, mariant les
marguerites et les bleuets, les coucous et les boutons d'or, les
épilobes et les grandes digitales au fil des heures et des saisons. Etroite, elle erre en somnambule entre des murets de pierre posés là en désordre les nuits de pleine lune.
La route continue
de descendre, incise les verts et les marron, surplombe un cimetière
inoffensif, une pancarte blanche et enfin un nom tout en rondeur
"Bonneval"; bon vallon, bonne vallée, accueillant, tassé autour de sa
chapelle, sa mairie, de son auberge "La Dorette" du nom de la petite
rivière qui coule en contrebas, et de sa maison d'hôtes "Chez Valentin".
Un hameau de carte postale où le temps semble s'être arrêté. Une carte
postale où j'ai griffonné mon nom quelque part pour ne rien oublier.
C'est l'histoire d'une
si petite rivière qui paresse et procrastine entre les herbes folles.
Insoumise, elle se rit d'un tracé rectiligne et lui préfère les courbes
élégantes, les coudes qui l'égratignent ou les boucles mutines. La
Dorette puisqu'il en est ainsi naît quelque part près des sources
ferrugineuses de La Souchère en amont de Saint Victor sur Arlanc avant
que de s'enfoncer dans la forêt, ressurgir entre les pierres, miroiter
au soleil de ses gouttelettes dorées et continuer son cours.
Elle invite mon vague à l'âme, me possède
par enchantement, s'offre à moi de son rire cristallin. Elle s'insinue,
fiévreuse et entêtée, m'oblige à la courser et impudique je lui offre
un orteil qui joue avec les phasmes ou bien les scarabées rutilants.
Elle espère, elle attend aguicheuse, elle pétille puis fatiguée du
spectacle et du rôle qu'elle a à assumer, elle s'endort bercée par le
bruissement des marguerites.
vendredi 6 juillet 2018
L'avenir de votre passé
Comme dirait le slogan commercial de l'un de mes fournisseurs de boîtes d'archives : "L'avenir de votre passé"
Je vous signale un site fort joli avec des vrais morceaux de passé dedans, "
Bibliothèque numérique en histoire des sciences et des techniques:
Notamment pour celles et ceux qui auraient besoin de savoir comment on détruisait les blattes en 1908 ou bien quelle était la météo du mois de juillet 1874, on sait pas, ça peut servir.
Voici le lien
CNUM
vendredi 29 juin 2018
Sacré peut-être
Quelque chose parle
déjà, sur les chemins effleurés par la peau d’un doigt hésitant
sur la carte, un invisible rideau s’écarte et l’on pénètre
cette matière qui se transfigure en espace, on traverse ce
brouillard de papier et on entre dans un invisible où se réfugier
Quelque chose
infuse – entre terre et azur, arbres ou buissons, granit et lichens
, herbes folles et gousses de genêts qui éclatent – puis diffuse
une onde liquide qui s’écoule dans les intervalles d’un temps
suspendu et se dessine l’abri où se poser
Quelque chose
apaise la main qui caresse l’écorce en un geste rituel – qui
bénit qui – matière d’air , de bois, de crevasses, mousses et
cals , échange entre peaux étroites en doux pétales d’air
bleuté avec un avant et un après
Quelque chose du
souffle, d’un murmure de brise légère, d’un mascaret sans fin
se faufilant dans le feuillage puis s’éloignant, de langues d’air
agitant le tremble dans le jardin et qui sollicite toute l’attention
pour écouter ce balbutiement
Quelque chose dans
les noms ânonnés depuis l’enfance, simples viatiques ou grains de
chapelet serrés les uns contre les autres et suintant des lèvres,
eaux brunes d’une crue s’écoulant entre les arches de la vie,
évitant les barbelés
Quelque chose dans
ce silence des cimetières – et celui-ci tout particulièrement
qui n’est pas sur ma carte mais où ma carte m’a emportée –
avec ces centaines de croix dressées , où l’on cherche la tombe
numéro 552, et la toile dans la tête qui lâche un peu
Quelque chose
offert dans cette terre qu’on cueille – avalanche de visions ,
bassin se déchargeant de son trop-plein – pressée entre ses
doigts, les ongles qui retiennent et noircissent, cette parcelle
minuscule qui mérite la célébration de l’ instant
Quelque chose de la
louange entre le Sablat et le rocher de la Moutière, cette
cinquantaine de pas sur l’arène granitique et l’herbe de
l’accotement, le regard loin porté sur cet espace immobile où
terre & ciel davantage resserrés ne font qu’un
Quelque chose de
l’Eden dans cette toute petite berge au bord de l’Ance, presque
sous le pont aux deux arches , au sein d’un monde ancien et clos,
avec les coulées de l’eau , les silences des uns et les songes
des autres
Quelque chose se
cherche avec des mots du quotidien qui effleurent un paysage ,
filtrent la lumière de l’horizon chiffonné, cherchent encore
l’air bleuté comme le silence aime se laisser traverser par les
oiseaux
Quelque chose d’un
cloître quand le pas , plusieurs fois par jour, fait le tour de ce
jardin, longeant le mur de béton, puis les deux murs de pierre , les
trois surmontés de tuiles d’un brun rosé passé, et que les yeux
sont là et bien au-delà en un même regard
Quelque chose d’une
exigence intérieure qu’on ne peut qu’enlacer de tout son être,
faite des silences , ceux des ombres blanches, vastes et vides , où
la réalité de l’ être résonne d’harmoniques secrètes,
l’abandonnant à une ébriété sereine
Quelque chose de
l’apparition ou d’un magnétisme qui laisse soudain l’invisible
se dévoiler sous les yeux, s’apercevoir alors que fuir est
inutile et que là on peut se reconnaître, rejoindre celui que l’on
ne se savait plus être
Quelque chose d’un
autre réel, non celui que l’on nomme mélancolie ou vague à
l’âme, non, mais celui d’une haute solitude , si extrême , que
cela semble un appel irrépressible et que fixer ce rien ... est
respirer le ciel
Quelque chose se
cartographie dans cet autre réel, des détails sans importance,
quand la lumière fait gesticuler des apparitions et que de l’obscur
de la langue s’écrivent des mots frôlés d’éternité ,
dissolvant les idées qui oseraient s’emparer de nous
Quelque chose de
l’espace , un espace ouvert, ayant toujours à voir avec le
commencement, enveloppé d’ombre & de lumière, et la sensation
d’une page blanche où les pensées perdues se retrouvent
Quelque chose comme
le temps arrêté, lorsque le doigt appuie sur la touche pause, et
que en un éclairage d’eau-forte, comme par effraction,
s’entrevoit ce début d’un instant qui flotte et qui nous cherche
du regard
Quelque chose ayant
à voir avec l’étrange, lorsque, les yeux démesurés devant ce
qui fait face, ce lieu qui semble enveloppé d’une aube
originelle, on se sentirait possédé par une force nouvelle, et prêt
à cet appel de l’abandon
jeudi 28 juin 2018
Cartographie # 12; Fragments de journal.
Jeudi 23 mai 1918.
Le son des cloches de l'abbaye vouée à Saint Robert s'estompe au fur et à mesure qu'il gagne le fond de la vallée. Mais là où je suis,assis sur les marches de l'édifice, il vrille mes oreilles; il résonne tellement fort, comme pour m'enjoindre de m'unir à la communauté, d'obéir à la main du Tout-Puissant en ces jours sombres de 1918, de partager une prière naïve alors que le ciel bleuit, que le soleil pointe timidement au-dessus des grands arbres surmontant sa peur des canons.
Ici, à des centaines de kilomètres de Paris, de Berlin ou de Vienne les nouvelles mauvaises arrivent quand même par la voix de la T.S.F chez Monsieur le Maire dans son poste à galène récupéré on ne sait ni où ni comment. Quelle sera l'issue de cet interminable conflit, je l'ignore encore mais à l'unisson de tout ce qui m'entoure et qui veut ignorer que la guerre gronde, je me laisse glisser dans une béatitude ouatée. Aujourd'hui, le malheur glisse sur moi sans parvenir à m'atteindre.
Je prends mon bâton et je fuis les cloches, Saint Robert, l'abbaye, ses moines et je m'enfonce dans la forêt. J'ai le choix. Elles encerclent le bourg, le compriment, le pressent pour en extraire jusqu'à son dernier souffle. J'aime leur solitude, leur joie sombre, les histoires qui font d'elles des repères de sorcières. J'irai jusqu'à Cistrières. Je passerai par Valentin, Lavèze, Montrecoux, David et puis je couperai par les prés pour arriver plus vite. Il me faudra bien la journée. Je dois me dépêcher avant que le soleil ne chauffe davantage, rende mon pas pesant et ma musette trop lourde.
Vendredi 24 mai 1918.
Cistrières, dodue et paysanne dort encore. J'ai passé la nuit dans l'arrière-salle de l'unique estaminet que compte le bourg. J'avale une soupe en guise de petit-déjeuner et j'attends que l'instituteur, mon cousin veuille bien ouvrir l'école pour que je le rejoigne. Quand je rentre dans sa classe, un parfum d'enfance me prend à la gorge. Le saut dans le temps me fait peur et m'enivre. Quel plaisir que de voir les plumiers, les porte-plumes, les ardoises soigneusement rangés, les livres de lecture qui attendent sur une étagère. Au tableau, la dernière leçon de géographie: la France et ses grands fleuves. Sur un autre tableau, la phrase-phare "J'aime ma Patrie!". Dans des bocaux, des trésors à revendre: des couleuvres, des vipères, des salamandres et d'autres invertébrés. Dans un coin, une blouse grise, l'uniforme magique, celui par lequel s'ouvrent les précipices, se fend le ciel et ses étoiles, s'étire le temps et ses controverses. Je m'assois de guingois à un bureau trop petit pour moi et la tête dans les mains, je redeviens l'enfant que j'ai dû être, l'explorateur d'un temps qui ne reviendra plus.
Samedi 25 mai 1918.
Dans la charrette du maréchal-ferrant, je quitte Cistrières pour revenir à la Chaise-Dieu puisque c'est le jour du marché. Le siège est rude et le chemin caillouteux. La dame assise à mes côtés sursaute à chaque cahot et je ne sais pas si c'est son lourd collier à breloques ou son triple menton qui fait un bruit irrésistible et qui me donne l'envie de rire!
Je ne m'arrêterai pas longtemps à la Chaise-Dieu. Les odeurs de fromage et de viande mêlées me donnent des hauts le cœur. Je ne supporte pas non plus l'austérité des murs, la grisaille des caractères. Tout m'y pèse. Je laisse là mon conducteur et je continue jusqu'à la forêt domaniale du Breuil. J'en connais tous les secrets ou je crois les connaître. Je m'y suis caché si souvent. Petit, d'abord, pour échapper aux coups de ceinture de mon père; adolescent en mal d'amour, pour échanger quelques baisers à la sauvette et découvrir le corps de Fanette puis jeune homme, pour essayer d'échapper à la réquisition de partir à la guerre. Finalement, blessé, rescapé je me retrouve là, guidé par les oiseaux et c'est ainsi que j'arrive à Bonneval, les pieds gonflés dans des souliers mal appropriés aux pierres des chemins. J'y connais une vieille maison qui en son temps a servi de relais de poste, immense, remplie de coins et de recoins, la cachette idéale pour se mettre à l'abri du regard des hommes. Ma musette que j'ai pris soin de remplir commence à peser lourd mais ça y est, j'ai pu trouver la clé de mon logis improvisé.
Et tandis que les ombres s'allongent, la solitude du soir qui tombe me submerge. L'angoisse des jours à venir me serre le ventre. Bon, il me reste le vieux matelas sur son treillis métallique que je viens de dénicher dans le grenier.
Le son des cloches de l'abbaye vouée à Saint Robert s'estompe au fur et à mesure qu'il gagne le fond de la vallée. Mais là où je suis,assis sur les marches de l'édifice, il vrille mes oreilles; il résonne tellement fort, comme pour m'enjoindre de m'unir à la communauté, d'obéir à la main du Tout-Puissant en ces jours sombres de 1918, de partager une prière naïve alors que le ciel bleuit, que le soleil pointe timidement au-dessus des grands arbres surmontant sa peur des canons.
Ici, à des centaines de kilomètres de Paris, de Berlin ou de Vienne les nouvelles mauvaises arrivent quand même par la voix de la T.S.F chez Monsieur le Maire dans son poste à galène récupéré on ne sait ni où ni comment. Quelle sera l'issue de cet interminable conflit, je l'ignore encore mais à l'unisson de tout ce qui m'entoure et qui veut ignorer que la guerre gronde, je me laisse glisser dans une béatitude ouatée. Aujourd'hui, le malheur glisse sur moi sans parvenir à m'atteindre.
Je prends mon bâton et je fuis les cloches, Saint Robert, l'abbaye, ses moines et je m'enfonce dans la forêt. J'ai le choix. Elles encerclent le bourg, le compriment, le pressent pour en extraire jusqu'à son dernier souffle. J'aime leur solitude, leur joie sombre, les histoires qui font d'elles des repères de sorcières. J'irai jusqu'à Cistrières. Je passerai par Valentin, Lavèze, Montrecoux, David et puis je couperai par les prés pour arriver plus vite. Il me faudra bien la journée. Je dois me dépêcher avant que le soleil ne chauffe davantage, rende mon pas pesant et ma musette trop lourde.
Vendredi 24 mai 1918.
Cistrières, dodue et paysanne dort encore. J'ai passé la nuit dans l'arrière-salle de l'unique estaminet que compte le bourg. J'avale une soupe en guise de petit-déjeuner et j'attends que l'instituteur, mon cousin veuille bien ouvrir l'école pour que je le rejoigne. Quand je rentre dans sa classe, un parfum d'enfance me prend à la gorge. Le saut dans le temps me fait peur et m'enivre. Quel plaisir que de voir les plumiers, les porte-plumes, les ardoises soigneusement rangés, les livres de lecture qui attendent sur une étagère. Au tableau, la dernière leçon de géographie: la France et ses grands fleuves. Sur un autre tableau, la phrase-phare "J'aime ma Patrie!". Dans des bocaux, des trésors à revendre: des couleuvres, des vipères, des salamandres et d'autres invertébrés. Dans un coin, une blouse grise, l'uniforme magique, celui par lequel s'ouvrent les précipices, se fend le ciel et ses étoiles, s'étire le temps et ses controverses. Je m'assois de guingois à un bureau trop petit pour moi et la tête dans les mains, je redeviens l'enfant que j'ai dû être, l'explorateur d'un temps qui ne reviendra plus.
Samedi 25 mai 1918.
Dans la charrette du maréchal-ferrant, je quitte Cistrières pour revenir à la Chaise-Dieu puisque c'est le jour du marché. Le siège est rude et le chemin caillouteux. La dame assise à mes côtés sursaute à chaque cahot et je ne sais pas si c'est son lourd collier à breloques ou son triple menton qui fait un bruit irrésistible et qui me donne l'envie de rire!
Je ne m'arrêterai pas longtemps à la Chaise-Dieu. Les odeurs de fromage et de viande mêlées me donnent des hauts le cœur. Je ne supporte pas non plus l'austérité des murs, la grisaille des caractères. Tout m'y pèse. Je laisse là mon conducteur et je continue jusqu'à la forêt domaniale du Breuil. J'en connais tous les secrets ou je crois les connaître. Je m'y suis caché si souvent. Petit, d'abord, pour échapper aux coups de ceinture de mon père; adolescent en mal d'amour, pour échanger quelques baisers à la sauvette et découvrir le corps de Fanette puis jeune homme, pour essayer d'échapper à la réquisition de partir à la guerre. Finalement, blessé, rescapé je me retrouve là, guidé par les oiseaux et c'est ainsi que j'arrive à Bonneval, les pieds gonflés dans des souliers mal appropriés aux pierres des chemins. J'y connais une vieille maison qui en son temps a servi de relais de poste, immense, remplie de coins et de recoins, la cachette idéale pour se mettre à l'abri du regard des hommes. Ma musette que j'ai pris soin de remplir commence à peser lourd mais ça y est, j'ai pu trouver la clé de mon logis improvisé.
Et tandis que les ombres s'allongent, la solitude du soir qui tombe me submerge. L'angoisse des jours à venir me serre le ventre. Bon, il me reste le vieux matelas sur son treillis métallique que je viens de dénicher dans le grenier.
jeudi 21 juin 2018
Cartographie 13/ Sacré
Dernière séance de l'année pour ce projet Cartographie! Mais il se poursuivra en septembre!
Voici quelques extraits des textes proposés pour entrer dans l'écriture:
1/Julien
Gracq, En lisant en écrivant, José
Corti , 1980.
Qu'est-ce qui
nous parle dans
un paysage ?
Quand on a le goût
surtout des vastes panoramas, il me semble que c'est d'abord
l'étalement dans l'espace — imagé, apéritif — d'un « chemin
de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long
du temps ne permet d'habitude de se représenter que dans l'abstrait.
Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu'éligible, un
chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le
posséder par la marche ; le genre d'enthousiasme qu'il
communique est une ivresse du parcours.
2/ Edmond Jabès: Le Soupçon, le désert:
Le désert est bien
plus qu’une pratique du silence et de l’écoute. Il est une
ouverture éternelle. L’ouverture de toute écriture, celle que
l’écrivain a, pour fonction, de préserver.
Ouverture de toute ouverture.
Ouverture de toute ouverture.
3/ Emily
Dickinson: Escarmouches
Se
charger à l’extrême comme le Tonnerre -
Et puis – alors que toute chose
Se terre – éclater grandiose -
Voilà – qui serait Poésie
Et puis – alors que toute chose
Se terre – éclater grandiose -
Voilà – qui serait Poésie
4/
Fabrice Midal: Pourquoi la poésie ?
(Pocket
2010)
Est sacré ce qui
se garde à l’abri de toutes conceptions, réflexions ou jugements.
Ce qui échappe. Ce qui excède, enfle ou se retire. Ne se tient pas.La poésie est
sacrée car, seule, elle sait le silence et l’obscur, seule elle
est prête à ne pas demander de comptes.
Proposition d’écriture:
Chercher ce qui relève du sacré dans
votre carte, dans vos textes…
Cartographier le sacré….soit en
faisant un relevé des points de la carte que vous considérez comme
tel, soit dans le corps de vos textes des passages que vous jugez
ainsi, soit encore ( ou dans un troisième temps) tenter de dire ce
caractère sacré qui vous lie à ce territoire....
mardi 19 juin 2018
Voilà, c'est ici
Voilà, c’est ici. Ici que les chevaux se sont tus.
Voilà, c’est ici. Le nom de Joannes Faure, resté gravé dans
le granit d’une tombe toujours mystérieusement fleurie, gravé aussi parmi la
liste interminable sur le Monument aux Morts. Joannes Faure, tombé à Moulicent,
dans l’Orne.
Voilà, c’est ici. Les cris des femmes enfermées dans la
maison d’école avec les enfants.
Voilà, c’est ici, cette année-là, que le vieux a perdu la
parole. Mais pas ses souvenirs.
Voilà, c’est ici. La campagne était pourtant riante et le
soleil insolent, voire indécent.
Voilà, c’est ici. Les femmes ont accompli, depuis, ce que leurs
hommes n’ont pas eu le temps de leur dire : élever les enfants, cultiver
les champs, dégager les chemins, ne pas laisser la friche prendre le dessus.
Prendre soin de la terre.
Voilà, c’est ici. Le silence qui s’est transmis comme une
onde et la parole qui n’a ressurgi qu’à la quatrième génération.
Voilà, c’est ici. Parmi tous les hommes abattus, le
fossoyeur. Le menuisier. Le forgeron aussi. Pas de fosse, pas de planches ni de
clous pour les cercueils.
Voilà, c’est ici. Le Jean, l’homme de la Léa, tombé au front
le 11.11.1918, un mois tout juste après le petit Jean, emporté par la grippe
espagnole.
dimanche 17 juin 2018
Quelques pages de journal
Mercredi 22 août 1923
J’ai posé le
doigt ce matin sur une carte, assez détaillée, abandonnée par le
locataire précédent ( peut-être venait-il de cette région). Ma
phalange a écrasé le Pont du diable à Chalencon: cela m’a paru
de bonne augure, pour moi qui suis revenu des enfers de la guerre. Le
désir a creusé son sillon et je prépare mon sac. Le ciel est
d’août et la gare la plus proche est celle de Retournac. J’ai 4
jours à l’avant de moi, la carte bien pliée dans une poche et
l’envie de partir sans bien savoir ce qui se cache derrière ces
noms inconnus et ces tracés de routes et de chemins.Comme lorsque
j’étais prisonnier en Allemagne, j’ai cette envie d’écrire.
Ne serais-je pas encore libéré?
Jeudi 23 août
Arrivé à
Retournac après une heure et demie de train sans histoire. J’ai
regardé, cherché à voir l’au-delà du paysage, ce qu’il
recélait de mystères et c’était le vert qui colorait le regard
et me faisait chavirer dans des songeries sans issue. A la sortie de
la gare, je suis parti en sens opposé de ce qui devait être ma
route. . Ai marché un temps incertain, puis comprenant mon erreur ai
fini par faire demi-tour; ai pensé alors au vers de Dante “ car la
voie droite était perdue”. Je reprends enfin le bon chemin, une
rue qui serpente en montant dans le village, fais quelques
provisions, avec les yeux de certains collés à mes semelles. Je
repère les noms des hameaux que je dois traverser: Sainte-Reine,
Charrées, Surrel, puis des prés, des bois et enfin un ruisseau qui
doit me conduire à la rivière l’Ance. Là, c’est la fatigue
qui me conseille de me poser avec cette curieuse impression de
marcher dans une sorte de grisaille, de sentir les points
d’interrogation des questions qui me taraudent se planter sous mes
pieds:
Qu’est-ce que je
fais là ?
À quoi ça sert ?
Qu’est-ce que je
cherche?
Et puis ces mots
qui ont martelé toute cette marche en solitaire: essayer
d’ouvrir l’entre sans que
j’en comprenne le sens. Manger. Dormir. Demain viendra.
Vendredi
24 août
Le
ruisseau n’a pas beaucoup d’eau en cette saison mais il suffit
pour mes ablutions. Je le suis jusqu’à la jonction avec l’Ance.
Il me faut ensuite remonter le courant et ainsi je rejoindrai le pont
du diable. Cela semble simple. Une auberge est au bord de la route,
au lieu-dit le Plot et je vais prendre quelque chose de chaud.
Ensuite l’ascension mal aisée débute: il n’y a que ronces,
hautes herbes, souches d’arbres où l’on trébuche, tout un
fatras de nature dont j’ai perdu l’habitude et qui obstrue et
ralentit
l’avancée. Je marche entre, tente d’ouvrir une voie, cherche un
chemin qui n’existe pas. Je me heurte à une langue du dehors que
je ne parle pas, ou plus...Ce que je traverse n’a
pas de forme, mes yeux lisent
la terre et mes pensées se sont repliées entre les plis de la
carte. J’ai l’étrange
impression de me faire
pli dans le paysage. Poursuivant la remontée du cours d’eau,
j’aperçois deux ou trois maisons à l’est qui , selon la carte
devraient correspondre au hameau de Durand. J’hésite à le
rejoindre mais le pont du diable est tout près et c’est le but de
cette expédition
. Donc, va pour le pont! La végétation s’éclaircit un peu: on
dirait qu’une main bienveillante a écarté un peu les pans du
rideau qui obstruaient le regard et soudain j’ai la sensation
d’être au fond d’un abîme surplombé
par un village où se dresse un château, ou ce qu’il en reste,
tentant encore un peu de faire illusion. Si je savais dessiner,
j’aimerais bien croquer cette vision qui me fait oublier les
difficultés traversées. Je reste là , le pont sur ma droite et
le village de Chalencon au-dessus
me protégeant, un grand
moment, ne faisant rien d’autre qu’être là en
laissant
voguer des pensées qui reprennent
peu à peu
des forces. Je regarde couler l’eau, cherche à voir des truites,
comme celles que je pêchais dans mon village de Lozère….Il n’y
a que le bruit de la rivière, le bruissement des arbres, les chants
d’oiseaux que je ne vois pas. La beauté a jailli et des larmes me
montent aux yeux. Une vipère glisse près d’un rocher: ne pas
oublier de rester vigilant!
J’ai
laissé s’accrocher sur les buissons du chemin mes idées les plus
sombres, et là assis au bord de la rivière, je reprends pied . Ce
talus face au ciel fera une excellente couche où
je laisserai la coulée de soleil s’éteindre en douceur.
Samedi
25 août
Il
me faut raconter la rencontre de ce matin. Un homme, entre cinquante
et soixante, est venu me saluer, me poser des questions bien sûr:
savoir qui j’étais , ce que je faisais là… se rassurer en
somme...Lui ai parlé de mes années d’emprisonnement en Allemagne,
de mon désarroi, de ma difficulté à reprendre vie après tout ce
que j’avais vu… Je crois bien que je ne m’étais jamais confié
ainsi...On ne sait pas toujours pourquoi on parle à l’un et pas à
un autre…. Nous avons monté le chemin qui mène à son habitation:
c’est une des maisons que j’avais vues hier au hameau de Durand.
Il m’a offert un verre de vin, puis sa femme a rajouté une
assiette et nous avons partagé un repas en toute simplicité. Il m’a
proposé de passer la nuit qui venait chez lui, m’expliquant
que le lendemain aurait lieu l’inauguration du monument aux morts
de la commune et que je pourrais venir avec lui si je le souhaitais.
Il me parla de son neveu Alphonse mort à Baccarat le 25 août 1914,
à tout juste vingt ans, et des 85 autres compagnons d’infortune
morts tout au long de ces quatre années de guerre. Mon cœur se
serra , je dis que je viendrai avec lui honorer mes camarades de
détresse. L’après-midi, je l’aidai à scier du bois au
passe-partout . La lame était
bien affûtée et le rythme de travail fut vite mis en place
laissant à la fatigue le
soin de se laver des pensées
pesantes qui nous
rongeaient. L’empilement de bûches coupées et le tas de sciure
claire à nos pieds, d’où monte
une
odeur si particulière, cette
paisible cendre où la lumière s’attarde
, ces paroles échangées , le chien allongé à mes pieds, tout
cela , allié au ciel étoilé du soir, me donna une sorte
d’ivresse...
jeudi 14 juin 2018
dimanche 3 juin 2018
Fragments de Journal retrouvé au grenier
1°/01/1917 :
J'ai choisi ce cahier
marron, encollé, à la couverture tachetée, pour sa solidité,
parce que j'ai décidé qu'il resterait dans ma musette, toujours à
portée de main ; qu'il pleuve, neige ou que ce soit la canicule, il
doit pouvoir résister à la fois aux intempéries et au temps qui
passe car on a bien compris maintenant que cette guerre va durer.
(J'en suis rentré, moi, de cette sale guerre et c'est pourquoi je
veux tout noter). J'y écrirai ce que je vois, celles et ceux que je
rencontre, le prix des denrées que je pourrais trouver, mes pensées.
Ceux qui rentreront -s'il y en a qui rentrent de cet enfer- pourront
le lire. Ils auront une idée de ce que l'arrière a traversé durant
ces années dévastatrices. Je ne veux pas faire oeuvre d'écrivain
mais oeuvre de témoin.
Les chemins que
j'emprunte régulièrement pour tenter de nous ravitailler partent de
Pisieu, bifurquent sur Primarette où quelques paysans connaissant ma
famille depuis longtemps, nous achetaient ou échangeaient volontiers
des denrées avant la guerre. Je longe ensuite Combe-Quartier, bien à
l'abri dans les sous-bois Boursin et pique tout droit en direction de
Cour et Buis que j'évite, pour m'arrêter au Vernay où là, souvent
on me vendait des oeufs. Si je ne trouve rien, je pousse jusqu'aux
abords de Vienne, traversant la forêt domaniale des Blaches, jusqu'à
Civas, Boissonnet. Le plus souvent, je fais demi-tour à La Rosière
car mes jambes ne pourraient plus me ramener à Pisieu. Il faudrait
que je retape ce vieux vélo, mais comment alors couper par les bois
? Par moments, je suis si désespéré, si fatigué que je me demande
si ce coin de pays n'est pas une île déserte, dessinée dans un
coin d'une très ancienne carte où il ne se passe rien. Cette misère
me colle à la peau et j'en suis prisonnier comme Vendredi.
6/02/1917 :
Je n'ai pratiquement pas
pu écrire dans mon cahier. Depuis que j'ai quitté Verdun, je
souffre tellement de la tête que chaque jour je repousse celui où
je me mettrai en marche, même si ma femme et mes deux filles en bas
âge souffrent comme moi de la faim. Je n'ai guère le courage que de
descendre le chemin sur un kilomètre à peine et de me réfugier
dans la maison Cote ; là au moins, même si elle n'est guère
généreuse, je trouve un peu de chaleur, du café chaud et je parle.
Je lui raconte ce qu'on a vécu là-haut, cet enfer qui m'envahit
toutes les nuits. Le bassin qui chante dehors m'apaise un peu, la
chaleur du café calme un peu mon ventre.
En remontant, j'ai dans
ma musette souvent une tomme bien bleue. De la pointe de mon couteau,
je cueille les premières pousses de plantain, tout ce qui peut bien
ressembler à une petite rosace, au passage la Gèle me donne une ou
deux patates gelées et la femme fait une soupe. Petit à petit, j'ai
espoir de reprendre des forces, de faire de petits travaux par ci par
là, en échange d'un peu de nourriture. C'est que nous n'avons ni
terre, ni bête. Ma femme n'a jamais été bien vaillante, sans femme
vaillante un homme sans biens et souffrant peut bien crever.
3 juillet 1917 :
L'hiver fut terrible.
Nous avons tous beaucoup maigri et s'il n'y avait eu les glands,
quelques châtaignes glanées aux Nicolières, les racines et toutes
ces herbes qui nourrissent, oseille, orties, rumex, toutes les
mucilagineuses qui épaississent un peu les soupes sauvages, que même
les cochons avant la guerre auraient dédaignées, nous serions
peut-être bien morts de faim. On a fait grillé des rats, plus un
chat ne subsiste.
Maintenant, je vais un
peu plus loin. Aujourd'hui, je suis allé jusqu'à Montseveroux. La
mère Cote m'avait promis des oeufs si je lui trouvais un peu de
sucre et de café et là-bas, il y a un bistroquet qui sait où s'en
procurer. Tout le long du chemin, je humais l'odeur du foin, ce sera
une année à herbe, déjà le deuxième regain. Il m'a fallu moins
de deux heures pour faire l'aller-retour avec sept oeufs dans ma
sacoche. La mère Cote commence à s'amadouer, elle est chaude la
bougresse et moi, je dirais pas non maintenant que je suis requinqué.
En plus des oeufs, des carottes, quelques bettes, ma musette est bien
rebondie ce soir.
6 octobre 1917 :
Que de choses se sont
passées depuis la dernière page de ce cahier. Une nuit, branle-bas
de combat. De chez Gautheron, je les entendais hurler et on voyait
les flammes depuis ma bicoque. Les granges de la mère Cote ont pris
feu. Tout le foin rentré par les femmes, les enfants, tout y est
passé ; le toit s'est effondré, les murs de pisé ont à moitié
fondu … Nous nous sommes relayés une partie de la nuit, charriant
des seaux d'eau depuis le bassin, mais rien n'y a fait. On est
seulement parvenu à ce que le four à pain soit épargné.
La mère Cote a bien eu
besoin de ses voisins, mais elle sait y faire, bien qu'elle ne sache
ni lire ni écrire, c'est une femme vive, intelligente, courageuse et tenace ; elle sait ce qu'elle veut et embobiner son monde.
A nous deux, nous avons
réuni suffisamment de bras vaillants et la reconstruction est bien
avancée. Elle avait des boîtes de conserves pleines de pièces bien
enterrées, elle seule savait où ; avait mis de côté sous à sous
par sa persévérance et puis, avec son entregent, chaque après-midi
depuis le début de la guerre, elle courait de droite, de gauche,
connaissait tout le monde, toutes les combines. On s'est épaulés,
elle m'a aidé quand j'avais faim, je l'ai aidée en retour ;
j'admirais sa force, son énergie, sa rage de vivre.
Ca jase dans les
chaumières, ma femme boit de plus en plus, tout ce qui se boit et
enrage, mais entre la mère Cote et moi, c'est un brasier ; rien n'y
fait.
J'ai réparé le vieux
vélo avec les quelques pièces qui lui restaient et maintenant, je
n'ai plus peur de pousser jusqu'à Vienne où je trouve tout ce qu'il
nous manque pour poursuivre la reconstruction.
Cartographie 10
Fragments
L’idée d’un texte simple m’apparaissait facile, les mots glissaient comme une eau claire, trop claire, trop simple, trop facile. Le premier texte publié que j'ai lu, “statues tombales” ce fut comme un appel de la réalité : quand ça touche de près, j'ai essayé de fuir, mais dans le fond c’est ce refus-là qui m’importe, refus de prendre la route si commode de la description poétique, sans dire la vérité ; et pourquoi pas des vers de mirliton ? pour chanter les cimetières et les monuments à la gloire de morts qui s’en seraient volontiers passé, de la gloire, pour vivre plus longtemps. J’ai lu les autres textes —“Il y a si longtemps que je n'ai pas pris…” — “Soliloque” — et j’ai jeté ce que j’avais écrit.
L’idée d’un texte simple m’apparaissait facile, les mots glissaient comme une eau claire, trop claire, trop simple, trop facile. Le premier texte publié que j'ai lu, “statues tombales” ce fut comme un appel de la réalité : quand ça touche de près, j'ai essayé de fuir, mais dans le fond c’est ce refus-là qui m’importe, refus de prendre la route si commode de la description poétique, sans dire la vérité ; et pourquoi pas des vers de mirliton ? pour chanter les cimetières et les monuments à la gloire de morts qui s’en seraient volontiers passé, de la gloire, pour vivre plus longtemps. J’ai lu les autres textes —“Il y a si longtemps que je n'ai pas pris…” — “Soliloque” — et j’ai jeté ce que j’avais écrit.
“Je suis venue te dire que tu étais parti”; longtemps j’ai laissé résonné en moi le titre d’abord, avant de lire, et le texte ensuite, avant que de pouvoir écrire.
Puis goutte à goutte, seul, par deux, par trois, par petits groupes, un jour oui, les autres non, les mots sont arrivés. Comme si là, maintenant, il m’était possible à nouveau d’écrire.
Comme un écho lointain, m’est parvenu, jusqu’ici, d’en haut, des sommets, de loin, du fond du temps, du fond de l’histoire ; celle que je crois nôtre ; notre propre histoire ; rêvée ; imaginée ; déduite ; l’écho de ce qui fit notre essence, nous les refusants des hautes vallées, rejetant les ors et les pompes romaines ; méprisant les oligarques ; seules les différencient du commun les dorures qui les accablent, plus qu'elles ne les distinguent.
Aller ou ne pas aller dans les cimetières. Pourquoi ? Pour qui ?
Le jour se lève, va se lever, la lumière monte un peu, il fait plus clair que la nuit, mais ça n'est pas le jour ; ni la nuit : ce moment où, le soleil avant qu'il n'apparaisse, la conscience éveillée se révèle claire, avant l’envahissement des soucis du jour.
Sentir monter le jour, descendre en soi pour essayer de dire la pulsation de la vie ; se savoir ; au fond de soi, gratter, creuser ; laissant leur place aux morts, puisqu’il nous faut bien vivre ; leur survivre.
Décaper le réel, pour retrouver l’être.
Rien à dire sur la mort, rien à dire sur les morts, ceux qui m’ont quitté continuent de vivre dans ma mémoire, mes souvenirs ; je les interroge, parfois ; eux ; et les souvenirs aussi.
Quelquefois des éléments de réponse qui viennent ; comme si les alléguer, les évoquer, réactivait leurs modes de penser intaillés dans la pierre dure de ma mémoire ; incorporés dans la substance molle de mon cerveau, dans mes muscles, dans mes os
Ils sont peu, pas besoin d'aller sur leur tombe pour s'adresser à eux, ni de parler ; écrire parfois ; de cette écriture qui franchit le plan du miroir, au-delà de la réflexion.
Prier ; pas pour eux, pas de façon religieuse ; prier comme on parle à quelqu’un qu’on aime ; qui est absent ; qui n’entend pas ; qui n’est pas là ; plus là ; pour répondre.
Quand ils sont partis ; pleurer ;
mais les larmes ne sont rien, un peu de calme qui revient ; éviter de dire adieu ; au revoir tout au plus ; pour ne pas rompre ; mais rester vivant, ne pas dépendre d’eux ; être soi ; seul ; sans eux.
samedi 2 juin 2018
Rien ne change jamais sous le soleil (ou hommage à tous les migrants)
"Les îles ? Justement, il n'en reste plus aucune, homme blanc : elles sont toutes mortes, disparues, effacées. Il n'en reste que des solitudes, quelques palmiers et la mer qui autrefois les cachait à la vue et les offrait au hasard ...
C'est toujours la même histoire : vous êtes les maîtres d'une île même si celle-ci n'existe pas. Vous arrivez un matin à surprendre trois sauvages dont l'un va servir de repas aux deux autres, vous tirez un coup de feu qui retentit dans tout l'univers. L'un des sauvages tombe mort, le deuxième fuit vers l'horizon, et le troisième devient votre chose et pose votre chaussure sur sa nuque. Cela s'est passé autrefois, aujourd'hui ou demain. Avec un fusil, un avion de chasse, l'ONU ou selon le droit d'une intervention humanitaire. Vous faites cela au nom de l'humanité, de la sécurité ou des minorités. Celui que vous tuez est un meurtrier, celui qui fuit sera votre ennemi et celui que vous capturez devra apprendre à s'habiller, à manger ses aliments cuits, à faire de la poterie et à vous parler comme vous parlez à votre dieu : en cherchant où se trouve votre coeur dans le vaste ciel sachant qu'il change malignement d'endroit chaque fois que vous tournez le regard. "
Kamel Daoud "La préface du nègre" (Babel). Extrait de la dernière nouvelle du recueil "L'Arabe ou le vaste pays de Ô"
samedi 26 mai 2018
journal d'un berger-paysan-guide aspirant
Matines - entre chien et loup
L'aube assombrit le village. Aucune ombre ce matin.
Aux premières neiges, mes bêtes sont redescendues des pâturages.
Je pars pour une traversée du massif du Pelvoux, aller-retour. Léger. Une miche de pain de campagne, un peu de fromage, un couteau, mon manteau qui me couvrira cette nuit.
Je passe ma dernière épreuve pour devenir guide de montagne. Apparemment la plus facile. Pourtant je devrai gravir deux sommets, descendre le grand glacier, passer plusieurs cols peut-être dans le brouillard, ne pas m'égarer sur les multiples sentes. Ne pas chuter dans une crevasse. M'agripper aux frêles arbustes. Contourner des lacs. Franchir les rivières débordantes. Ecouter la forêt. Guetter le loup.
Personne ne sort me donner du courage.
Sexte - sonorités
Mon corps est réchauffé, mes muscles toniques mais souples. Les genoux ne craquent plus. Le ciel s'est recouvert de petits nuages et s'est légèrement teinté de rose. J'aime le coeur de l'automne qui bascule dans l'hiver, les prairies rougissent balayées par le vent. Le silence s'installe après les tintamarres alertes des brebis surveillées par les aboiements des chiens. Je me surprends à sursauter en entendant les battements de mon coeur. Un pierrier s'est écroulé derrière moi, je ne l'ai pas vu. Le fracas m'a redonné de l'envie. Là, un cri déchire l'espace, c'est celui des grands oiseaux à l'affût des carcasses des bêtes égarées.
Nous sommes peu de connivence.
Vêpres - paroles
Tout à l'heure, le colporteur ne manquait ni de courage ni de bagou. Il tirait sa carriole sur le chemin de Venosc quand nous nous rencontrâmes. Il avait suivi l'ancienne route romaine en direction de Briançon qu'il comptait atteindre par le col du Lautaret dans quelques semaines. Il voyageait tant qu'il lui restait de la marchandise. Certaines années, son périple s'arrête au bout de deux mois, me racontait-il, mais le plus fréquemment il parcourt les bourgs toute une saison avant de pouvoir redescendre dans la vallée. Les affaires... fluctuantes, comme les guerres, la famine, fragiles comme la parole.
Laudes - directions
Le repos nocturne a été bref, j'avais le sentiment du retard. Grâce au bon vouloir de la lune, j'ai pu poursuivre mon chemin sans encombre, voyant pratiquement comme au petit jour. Au loin, j'apercevais la Bérarde. Mais je devais aller encore plus en avant, jusqu'à la Grave, braver les tumultes de la glace agitée et me méfier des mouvements des moraines. Après, si je restais vivant, m'y attendraient le guide instructeur et quelques confrères.
Sur ma gauche, le Pelvoux converse maintenant avec la Meije lumineuse. Je suis sur le chemin de retour. Quand j'arriverai enfin, le village sera endormi, de nouveau. Décidément. Mais je sais que je pourrai veiller pendant longtemps, des années peut-être, sur les anciens, les femmes et les enfants. Oui, je pourrai demeurer ici grâce à mon travail de guide, de cultivateur et de berger. J'accompagnerai ces touristes anglais dans le massif, et je gagnerai suffisamment d'argent. Je ne serai plus contraint de quitter le pays comme mes voisins s'en allant embaucher à l'usine, en bas, dans la brume.
A cet instant, je suis simplement satisfait.
L'aube assombrit le village. Aucune ombre ce matin.
Aux premières neiges, mes bêtes sont redescendues des pâturages.
Je pars pour une traversée du massif du Pelvoux, aller-retour. Léger. Une miche de pain de campagne, un peu de fromage, un couteau, mon manteau qui me couvrira cette nuit.
Je passe ma dernière épreuve pour devenir guide de montagne. Apparemment la plus facile. Pourtant je devrai gravir deux sommets, descendre le grand glacier, passer plusieurs cols peut-être dans le brouillard, ne pas m'égarer sur les multiples sentes. Ne pas chuter dans une crevasse. M'agripper aux frêles arbustes. Contourner des lacs. Franchir les rivières débordantes. Ecouter la forêt. Guetter le loup.
Personne ne sort me donner du courage.
Sexte - sonorités
Mon corps est réchauffé, mes muscles toniques mais souples. Les genoux ne craquent plus. Le ciel s'est recouvert de petits nuages et s'est légèrement teinté de rose. J'aime le coeur de l'automne qui bascule dans l'hiver, les prairies rougissent balayées par le vent. Le silence s'installe après les tintamarres alertes des brebis surveillées par les aboiements des chiens. Je me surprends à sursauter en entendant les battements de mon coeur. Un pierrier s'est écroulé derrière moi, je ne l'ai pas vu. Le fracas m'a redonné de l'envie. Là, un cri déchire l'espace, c'est celui des grands oiseaux à l'affût des carcasses des bêtes égarées.
Nous sommes peu de connivence.
Vêpres - paroles
Tout à l'heure, le colporteur ne manquait ni de courage ni de bagou. Il tirait sa carriole sur le chemin de Venosc quand nous nous rencontrâmes. Il avait suivi l'ancienne route romaine en direction de Briançon qu'il comptait atteindre par le col du Lautaret dans quelques semaines. Il voyageait tant qu'il lui restait de la marchandise. Certaines années, son périple s'arrête au bout de deux mois, me racontait-il, mais le plus fréquemment il parcourt les bourgs toute une saison avant de pouvoir redescendre dans la vallée. Les affaires... fluctuantes, comme les guerres, la famine, fragiles comme la parole.
Laudes - directions
Le repos nocturne a été bref, j'avais le sentiment du retard. Grâce au bon vouloir de la lune, j'ai pu poursuivre mon chemin sans encombre, voyant pratiquement comme au petit jour. Au loin, j'apercevais la Bérarde. Mais je devais aller encore plus en avant, jusqu'à la Grave, braver les tumultes de la glace agitée et me méfier des mouvements des moraines. Après, si je restais vivant, m'y attendraient le guide instructeur et quelques confrères.
Sur ma gauche, le Pelvoux converse maintenant avec la Meije lumineuse. Je suis sur le chemin de retour. Quand j'arriverai enfin, le village sera endormi, de nouveau. Décidément. Mais je sais que je pourrai veiller pendant longtemps, des années peut-être, sur les anciens, les femmes et les enfants. Oui, je pourrai demeurer ici grâce à mon travail de guide, de cultivateur et de berger. J'accompagnerai ces touristes anglais dans le massif, et je gagnerai suffisamment d'argent. Je ne serai plus contraint de quitter le pays comme mes voisins s'en allant embaucher à l'usine, en bas, dans la brume.
A cet instant, je suis simplement satisfait.
jeudi 24 mai 2018
Cartographie 12/ Journal
Nouvelle séance dans nos
errances cartographiques. Quatre auteurs nous accompagnent avant
d'aborder l'écriture:
1/Anne
Savelli / Celle ou
celui qui voudrait partir”(Livre collectif:
Une ville au loin)
Alors
viens et regarde : le carnet dont je te parle, c’est un beau
cahier bleu légèrement pailleté, à feuilles nuancées, de
couleurs différentes. Sur la couverture est écrit Une
intuition dans la matière.
Si tu sens que cette phrase t’attire, même à n’y rien
comprendre, même à ne savoir quoi en dire, ouvre, tourne la page.
Allez viens.
2/ Sylvain Tesson: Sur
les chemins noirs
Le
col de Tende marquait un ensellement de la ligne de crête du
Mercantour. Il séparait l’Italie de la France. J’avais décidé
de commencer là, dans le coin sud-est du pays, et de rejoindre le
nord du Cotentin. Les Russes, par tradition, avant de partir en
voyage, s’asseyent quelques secondes sur une chaise, une malle,sur
la première pierre venue. Ils font le vide en eux, pensent à ceux
qu’ils quittent, s’inquiètent de savoir s’ils ont fermé le
gaz, caché le cadavre–que sais-je encore ? Je m’assis donc,
manière russkoff, le dos contre un oratoire de bois où une Vierge
méditait devant le paysage d’Italie. Soudain je me levai et je
partis.
3/ Pierre Cendors:
L’invisible dehors ( Carnet islandais d’un voyage intérieur)
Au
printemps 2011, je suis parti en Islande . J'ignorais ce qui
m'attendait là-bas. Comme Martin Buber, je pourrais écrire
aujourd'hui: Tous
les voyages ont des destinations secrètes dont le voyageur n'a pas
conscience.
Car, dès mon premier regard par le hublot de l'avion, j'ai été
tout à coup emporté...ailleurs.
C'est là, durant un mois,
que j'ai marché, vécu et écrit les pages de ce carnet: dans une
région islandaise de l'ailleurs, au nord-ouest de l'ailleurs,
là-haut, dans l'invisible dehors, à la frontière boréale de
l'esprit.
4/
Stevenson: Voyage avec un âne dans les Cévennes
Le
commerçant s'intéressa beaucoup à mon voyage. Il pensait dangereux
de dormir en rase campagne.
— Il y a des loups, dit-il. Et puis, on sait que vous êtes anglais. Les Anglais ont toujours bourse bien garnie. Il pourrait fort bien venir à l'idée de quelqu'un de vous faire un mauvais parti pendant la nuit
Je lui répondis que je n'avais point peur de tels accidents et que, en tout cas, j'estimais peu sage de s'attarder à ces craintes et d'attacher de l'importance à de menus risques dans l'organisation de la vie.
— Il y a des loups, dit-il. Et puis, on sait que vous êtes anglais. Les Anglais ont toujours bourse bien garnie. Il pourrait fort bien venir à l'idée de quelqu'un de vous faire un mauvais parti pendant la nuit
Je lui répondis que je n'avais point peur de tels accidents et que, en tout cas, j'estimais peu sage de s'attarder à ces craintes et d'attacher de l'importance à de menus risques dans l'organisation de la vie.
Proposition d'écriture:
Un
voyageur, muni de votre carte, pénètre sur ce territoire et écrit
des pages de journal ( au moins 4 jours différents et bien plus si vous sentez que l'inspiration vous habite...!) notant ses motivations, ce qu’il découvre,
ses pensées face à un lieu inconnu, ses rencontres. Cela se passe
dans la période choisie la dernière fois , ou dans les années qui
suivent ou précèdent.
mercredi 23 mai 2018
Cartographie # 11. Des histoires à l'Histoire.
Je me remets
ce Noël de l'année 1914 dans son hiver tant rigoureux. Tous les gars du canton de La Chaise-Dieu bons pour le service étaient partis. Ne restaient que les femmes et les gamins avec dans leurs souliers deux oranges et un bâton de chocolat. Les femmes, elles, n'avaient rien.
Je me remets
le visage émacié de l'homme, le pli soucieux de son front, les yeux jaunis, vieilli trop vite et resté à la ferme. Inutile pour le front, inutile pour les travaux des champs, le corps en catafalque. Une bouche inutile à nourrir.
Je me remets
la foire d'automne sur la place du bourg, les vaches maigres à faire peur, toutes côtes saillantes, trop mal nourries, Les hommes absents, les femmes assuraient les transactions. Transactions miteuses qui donneraient à peine à manger le temps d'une saison.
Je me remets
le mois de juillet 1915, sa chaleur moite. Les hommes au combat. Les femmes courbant l'échine sous le poids du foin et de la paille, rouges et transpirantes, s'essuyant le front dans les larges mouchoirs à carreaux, mais fortes, ô si fortes!
Je me remets
ton grand-père, Jean-Marius Bonnet résidant à Cistrières, du canton de la Chaise-Dieu, incorporé au 142ème régiment d'infanterie le 9 avril 1915 , qui passera de régiment en régiment, qui sera blessé aux Chambrettes le 9 mai 1917 puis proposé à la réforme en juillet 1918. Il viendra se retirer à Cistrières son village natal. Pour lui, la boucle sera bouclée.
Je me remets
les couchers de soleil, sur la petite rivière, la Dorette, ignorant la laideur du monde, fardés comme de jeunes mariés dansant autour des feux de la Saint Jean.
Je me remets
les quelques jours heureux où l'on aurait dû emmagasiner les rires, les cris de joie, les bruits qui frissonnent pour animer les soirs funestes devant les cheminées sans âme.
ce Noël de l'année 1914 dans son hiver tant rigoureux. Tous les gars du canton de La Chaise-Dieu bons pour le service étaient partis. Ne restaient que les femmes et les gamins avec dans leurs souliers deux oranges et un bâton de chocolat. Les femmes, elles, n'avaient rien.
Je me remets
le visage émacié de l'homme, le pli soucieux de son front, les yeux jaunis, vieilli trop vite et resté à la ferme. Inutile pour le front, inutile pour les travaux des champs, le corps en catafalque. Une bouche inutile à nourrir.
Je me remets
la foire d'automne sur la place du bourg, les vaches maigres à faire peur, toutes côtes saillantes, trop mal nourries, Les hommes absents, les femmes assuraient les transactions. Transactions miteuses qui donneraient à peine à manger le temps d'une saison.
Je me remets
le mois de juillet 1915, sa chaleur moite. Les hommes au combat. Les femmes courbant l'échine sous le poids du foin et de la paille, rouges et transpirantes, s'essuyant le front dans les larges mouchoirs à carreaux, mais fortes, ô si fortes!
Je me remets
ton grand-père, Jean-Marius Bonnet résidant à Cistrières, du canton de la Chaise-Dieu, incorporé au 142ème régiment d'infanterie le 9 avril 1915 , qui passera de régiment en régiment, qui sera blessé aux Chambrettes le 9 mai 1917 puis proposé à la réforme en juillet 1918. Il viendra se retirer à Cistrières son village natal. Pour lui, la boucle sera bouclée.
Je me remets
les couchers de soleil, sur la petite rivière, la Dorette, ignorant la laideur du monde, fardés comme de jeunes mariés dansant autour des feux de la Saint Jean.
Je me remets
les quelques jours heureux où l'on aurait dû emmagasiner les rires, les cris de joie, les bruits qui frissonnent pour animer les soirs funestes devant les cheminées sans âme.
![]() |
| Bulletin de réforme de JM BONNET, yeux gris-bleu, nez ordinaire... |
mardi 15 mai 2018
Août 1914
T'apercevoir: te voir sans te prendre dans les rets de l'immobilité. Te voir sans même vouloir t' "avoir", sans même savoir ce que j'aurai vu de toi. Ton image, je ne la "possède" donc pas. Mais elle demeure en moi. C'est elle, plutôt, qui me "possède" désormais.
Georges Didi-Huberman
du tocsin du premier août 1914 à seize heures
du glas qui n’en finit pas de psalmodier la litanie des morts
comme autant de balles transperçant les corps
c’est le solfège du cataclysme qui écrit un temps interminable
puis c’est le silence qui suit où l’on retient son souffle
il n’y a plus rien à dire
voici le glas de nos gars qui sonnent
puis c’est le tambour qui passe et repasse
c’est
la voix de l’autorité qui appelle au devoir d’état 3 580 000
hommes
de
l’oubli ( ne pas)
des
affiches blanches surmontées de drapeaux tricolores
de
la mobilisation générale
des
gens amassés devant et criant “à bas Guillaume”
du
grand-oncle Guillaume débaptisé dans la foulée et renommé Marius
des
hommes cherchant dans les commodes le livret de mobilisation
des
sacs avec deux chemises, un caleçon, deux mouchoirs
de
quoi manger pour deux jours
d’Alphonse
sac sur l’épaule et regard perdu
du deux
août 1914 et des vies déchiréesde l’oubli ( ne pas)
de la foule dans les gares et des scènes d’adieux
des soldats pantalonnés de rouge et encapés d’un bleu lourd d’horizon
de la chaleur et de la soif pour tous ceux qui marchaient vers la Lorraine
du 38ème Régiment d’Infanterie prêt pour le départ le 5 août
d’Alphonse et ses compagnons mineurs, cultivateurs, ouvriers du Velay
des 30 kilos sur le dos et du Lebel avec sa baïonnette
de l’attente qui commençait pour ceux qui restaient
des
regards qui n’en finissaient pas de scruter le bout du chemin
de
ce monde pétrifié et de l’horreur qui débutait
de
l’oubli ( ne pas)
des
rumeurs sur les bonbons empoisonnés donnés aux
enfants
du
nom du préfet de la Loire monsieur Lallemand
du
6 août 14 pris pour un ennemi un sourd-muet fut tabassé à
Saint-Etienne
d’une
première lettre d’Alphonse : il
marche toujours vers l’avantdes unes de journaux qui ne disent pas tout
du
silence dans les villages
des mots
d’Alphonse où il dit être dans un bon pays où on l’a bien reçune vous faites pas de mauvais sang et gardez toujours bon espoir
votre fils et frère pour la vie signé Alphonse
de
l’oubli ( ne pas)
des
défilés dans les villes derrière la clique et le drapeau
des
larmes des femmes qui parlent mieux que des fanfares
des
canassons de toute sorte entassés dans les wagons
des
fusils Lebel, des canons de 75 et des mitrailleuses de Saint-Etienne
du
règlement d’obéissance totale et de soumission de tous les
instants
de
l’incompétence de certains généraux
des
gamelles qui rutilent au soleil
de
ces fantassins figurants d’une armée du passé
des
marches de cinquante kilomètres sous le soleil
de
l’oubli (ne pas)
de
la première confrontation avec le feu de l’ennemi le 14 août à
Ancervillers
où tombe
Eugène le premier mort de Tiranges.
du
guet-apens dans la région de Sarrebourg, suivi d’un ordre de
retraite générale le 21 août
de
la seconde lettre d’Alphonse écrite au crayon sur un mauvais
papier, tamponnée le 23 août 1914 à Dompaire,
commune des Vosges
j’ai
reçu votre lettre je vous fait réponse de suite, vous êtes dans la
détresse, ce n’est pas la peine, ça n’avance à rien. Je suis
en bonne santé c’est tout ce que je puis vous dire, je ne peux pas
vous dire où je suis ni ce qu’on fait ça nous est défendu.
Maintenant pour l’argent vous me demandez si j’en ai besoin, j’en
ai encore quelques uns, la Séraphine m’en a donné. Ne m’en
envoyez pas beaucoup de peur qu’il se perde. Je ne vous en dit pas
davantage pour cette fois, je termine en vous embrassant tous bien
fort. Votre fils et frère pour la vie. Alphonsede cette dernière lettre écrite juste avant la bataille de Baccarat où le pont sur la Dolaizon devait être repris à l’ennemi
du soir du 24 août où le 38 et le 86 ème revenant de Sarrebourg ont l’ordre d’arrêter l’avancée allemande
des
durs combats qui ont lieu le 24 et le 25 sur Baccarat où “les
unités s’élancent dans un élan irrésistible à la baïonnette
et rétablissent intégralement la situation”
des
1300 morts sur 3200 engagés dans la bataille
de la
mort de Jean-Baptiste le 24 et d’Alphonse ce 25 août
qui ne sera annoncée que le 25 janvier 1915
de
l’oubli ( ne pas)
des
blessés couchés dans les avoines
des
hommes restés au champ d’horreur
des
fantassins qui se protègent de l’artillerie ennemie avec leurs sacs
de
la peur face à une mort certaine
des
milliers d’hommes tués par l’absurdité des ordres
des
convois de blessés d’où montent les plaintes
des
premières gueules cassées
des
civils fuyant les villages incendiés
du
premier mois d’une guerre qui n’en finira pas de s'éterniser
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