samedi 28 mars 2020

Ravin du jugement


Mais quels gémissements écrasés entre les rives du ravin des jugements ? Quelle grisaille à dénicher dans ces reliefs ? Quel mirage à enlacer ou quel mythe à revivifier?
Je regarde la carte comme on regarderait le ciel, mais un ciel sans tumulte, semé de fins nuages blancs, de traînées vaporeuses, à la recherche de signes qui reprendraient vigueur dans la loupe d’une larme. C’est juste une sensation de vide qui affleure, une obscurité peuplée d’invisibles images, un mélange de frissons et de murmures. Peut-être une sorte de vertige s’insinue entre les épaules à vouloir déchiffrer le grimoire d’un temps que l’on n’a pas connu, soulever la vie souterraine de voix et de pensées.
Ce territoire lointain, secret, enfoui, que personne devant moi n’a jamais nommé, ce lieu porteur d’ irréalité, qui lui a donné ce nom? Nulle mention n’en est faite ailleurs que sur cette carte. Tout est à inventer, à créer; développer une mythologie pour accroitre ses rives et leurs puissances, projeter des entassements de riens et dessiner un labyrinthe de questions où faire résonner les corps creux qui essaient de se débrouiller avec les mots. Il faudrait aller filmer les incertitudes de ce lieu qu’on dirait sanctuaire ou lieu d’attente, mettre en forme une légende nouvelle, faire déambuler un cerf ou quelque animal d’envergure. Peut-être même aller jusqu’à éradiquer les ronces qui recouvrent les sols, courent sous terre, se ramifient en autant de lianes et de réserves de secrets… Retrouver les pensées primitives qui ont pris forme là sur ce ravin d’incertitudes, risquer une parole, être plus fort que ce creux que nul n’arpente, se tenir dans cet écart et laisser tomber une constellation de mots, ces petits cailloux de la mémoire et des silences.
Ravin du jugement? Y-a-t-il un lien avec la légende du pont du diable légèrement en amont ? Le Diable grugé après son accord passé avec le seigneur de Chalencon, ayant construit ce pont de pierres en hauteur à deux arches et qui ne craint donc plus les avatars des crues à répétition de l’Ance, et ayant emporté l’âme d’un chien dans les Enfers au lieu de celle d’un manant, se vengerait en faisant subir dans le fin fond de cette vallée un jugement sans douceur à quiconque se risquerait sur ces rives…
Forcer la carte ou la vision satellite à délivrer ses secrets. Comprendre que ce ravin est situé sur l’autre rive de l’Ance, côté Saint-André de Chalencon, et donc éloigné des terres connues, et pourtant pas si loin de Durand, la maison mère. Accessible à pied mais il faut traverser la rivière et soudain le souvenir des têtes flottant sur l’eau, les sculptures de mon amie, ...il y avait un gué : par lui le ravin du jugement aurait sans doute pu être rejoint. J’ai donc vu ses rives sans le savoir, effleuré son nom sans me poser de questions, être jugée sans avoir mon mot à dire...Quelque chose s’agrippe aux tempes, on se sent petit enfant qui a dû faire quelque bêtise, sans plus trop savoir ce que cela peut bien être, mais l’adulte le regarde de ses yeux noirs et la sentence tombe. Ce sera la dernière promenade, sous la nappe de cendres.


jeudi 26 mars 2020

La traversée

Ce soir, j'avais une place pour un spectacle sur Sylvia Plath... que je ne verrai pas...
Alors je partage le poème par lequel je suis entrée dans l'univers de cette auteure, et que je n'ai cessé de lire depuis vingt ans:

Wuthering Heights

Les horizons m'encerclent comme des fagots
Qui penchent, disparates, et pour toujours instables.
Il suffirait d'une allumette pour qu'ils me réchauffent
Et que leurs lignes fines
Rougissent l'air
Lestant le ciel pâle d'une couleur plus sûre,
Avant que les lointains qu'elles fixent ne s'évaporent.
Mais ils ne font que se dissoudre et se dissoudre
Comme une succession de promesses, à mesure que j'avance.

Nulle vie ne s'élève au-dessus de l'herbe
Ou du cœur des moutons, et le vent
Vient se déverser comme la destinée, courbant
Chaque chose dans une seule direction.
Je sens bien qu'il s'efforce
D'aspirer ma chaleur pour l'emporter.
Si j'accorde aux racines de la bruyère
Une trop grande attention, elles finiront par m'inviter
À blanchir mes os parmi elles.

Les moutons eux savent où ils sont,
Ils paissent dans leurs nuages de laine sale,
Aussi gris que le temps.
Les fentes noires de leurs pupilles m’absorbent.
C’est comme d’être expédiée dans l’espace par la poste,
Message stupide, insignifiant.
Ils restent là dans leur costume de grand-mère,
Boucles postiches et dents jaunes
Et bêlements de marbre, durs.

Je rencontre des ornières, et de l’eau
Limpide comme les solitudes
Qui fuient entre mes doigts.
Des seuils creux tour à tour apparaissent dans l’herbe ;
Linteaux et perrons se sont désassemblés.
Des gens, l’air ne se souvient que
De quelques étranges syllabes.
Il les répète en gémissant :
Pierre noire, pierre noire.

Le ciel s’appuie sur moi, moi, la seule à être debout
Parmi toutes les horizontales.
Les herbes affolées battent et se cognent.
Elles sont trop délicates
Pour vivre en telle compagnie ;
L’obscurité les terrifie.
Maintenant, dans des vallées aussi étroites
Et sombres que des poches, les lumières des maisons
Luisent comme de la petite monnaie.

 Sylvia Plath " La traversée" ( traduction de Valérie Rouzeau)

mardi 24 mars 2020

Confinement

7° jour de confinement, qu'elles sont bizarres ces journées, vides, silencieuses, comme si nous vivions en sursis puisque nous ne savons pas si nous serons encore vivants quand tout cela prendra fin. Trop de questions se pressent au portillon. Manquons-nous de réponses, ou bien est-ce notre soif de réponses le véritable problème ?
Miracle des premiers jours, le soleil, le silence, aucun bruit dans la rue, finie la rumeur de la ville au loin, le ciel tout bleu au petit déjeuner, même les stries qui rayaient notre ciel ont disparu, plus d'avion, seulement les fleurs partout dans le jardin, les chants des oiseaux, la campagne à la ville.


Peu à peu, les petites voix et cris des enfants commencent à manquer, on se met même à remarquer (regretter ?) les ados descendant bruyamment la rue, l'environnement semble bizarre, la chatte ne se comporte plus tout à fait pareil, aux aguets, étonnée ...


Alors comment est-ce que je vis ces jours sans but, sans objectif, sans tâches, sans devoirs, mes jours hors du temps et des exigences que je crois m'être imposés par la société, les autres, ? Les cinés, les théâtres, les réunions ... ? Alors que c'est bien moi qui me les impose, pour le meubler ce temps justement dont j'ai peur qu'il se vide de tout et me retrouver face à … à quoi d'ailleurs ? À moi-même ? Au non-sens de l'existence ? Ne serait-ce pas plutôt à ma propre incapacité à vivre sans sens, sans direction, sans but, à juste vivre et me laisser porter, juste ETRE sans « m'occuper » ou occuper mon temps et remplir ma vie et ses heures.


En fait, c'est bien ce qui se passe. Je me dis : « là, ce seront bientôt les nouvelles de 18h alors t'as le temps d'aller écrire ton journal », je regarde plus souvent le réveil ... sans internet, ni téléphone depuis 4 jours, tout cela est encore plus flagrant que les jours précédents. Apprendre à juste ETRE, comme une fleur, comme un oiseau, comme ma chatte, ne rien attendre ni espérer, juste être là à chaque instant. Pas si simple !


Le confinement me contraint à faire l'expérience de la « nudité », du « vide » et je résiste à me désencombrer, à laisser se rompre les digues, à vivre un autre rapport au temps, au monde, plus libre, à laisser le remplissage, si naturel au quotidien, se disloquer. Un tel événement me montre soudainement que je suis incarcérée dans le jeu de mes habitudes et de mes pensées, mais si je parviens à l'entendre, cette soudaineté m'invite à me dépouiller de mon ancienne peau, à me simplifier. Elle me contraint à voir et débusquer mes faux-semblants et les multiples compromis que je fais avec moi-mêmes. Alors il faut oser la vie nue, plus de fuites possibles.

lundi 23 mars 2020

Arpenter le paysage






p 274/ Un rocher qui affleure me fascine. C'est comme une baleine qui fait surface. Dans chaque boule de granit est enfermé un secret, un murmure. Par ailleurs les arbres qui puisent leur force du substrat profond me parlent et me fascinent aussi. Ils concentrent beaucoup de la force du paysage.

p/ 100 ( Le texte parle juste avant de Jean-Loup Trassard)
Trassard a l'œil sur tout ce qui l'environne. C'est sa vie. Un œil averti, parfois presque amoureux. Ce sont ses hauts lieux à lui. Chacun, nous avons les nôtres. Tantôt issus de notre propre enfance, cantonnés, encapsulés, logés à jamais dans son souvenir, et alors fonctionnant comme autant de buttes-témoins qui résistent à l'érosion du temps qui passe; tantôt créés à l'âge adulte et liés à de petits rituels individuels ou familiaux, telle promenade favorite et pas une autre, ou telle randonnée vers un point de vue dominant, telle visite coutumière, telle destination estivale réitérée; nous nous fabriquons tous, chacun, nos propres lieux. Comme malgré nous — nos pas nous y portent — , nous y retournons, les retrouvons parfois presque comme nous faisons une visite à une personne aimée. 

Martin de la Soudière "Arpenter le paysage" ( anamosa 2019)

mercredi 11 mars 2020

Bouts d’aplats

Mosaïque de verts, de bruns,
Légende de la carte, telle un sésame
Ouvrant de vastes possibles
Et des reliefs fascinants,
Camaïeu dans le courant,
Dégradés de bleus,
Et, presque tel un intrus,
Le violacé des cuisses marbrées
Sous la froidure de la rivière
Comme un écho, les lettres sur la façade
De la vieille auberge,
Pleurant en profondeur sous les fenêtres
Nul buvard pour éponger leurs larmes
La pancarte des vieux dimanches
Se balance au loquet rouillé
Dans la neige fraîchement tombée
Elle laisse sur l’immaculé des filets rosés.
Subjuguée par deux yeux jaunes,
Rayés par les traits de la giboulée de grésil.
Efforts vains de la carte
Pour convertir les taches vertes
Et les chemins bleus des rivières


jeudi 27 février 2020

Bouts d'aplats (version 2)



Un long ruban bleu dessine une large courbe à droite :
le Rhône, mon fleuve.
Sinon, du vert, beaucoup de vert, comme les bois
et des aplats de blanc, beaucoup de blanc :
buttes, prairies où paissent des troupeaux de vaches,
zones déboisées où s'étalent des villages.
Des trouées comme entrer dans la lumière.
Les ailes de la voiture de l'enfance s'ouvrent,
c'est l'envol dans le blanc,
l'espace retient son souffle.
Décollage.
La ligne rouge de la route n'est même plus nécessaire.
Juste du vert pomme et du blanc, tendre, calme, apaisé, équilibré.
Le silence ici est vert.

Plus loin, des bois noirs, serrés,
d'autant plus noirs qu'ils sont peuplés de charbonniers
sacs de jute sur la tête, visages machurés
par le charbon de bois.
Attendre une main nue, très blanche
qui chasserait tous ces visages.

Est-ce la noirceur du ciel, l'obscurité
qui allonge infiniment les arbres et les rend menaçants ?
ce ciel qui brasille quand les frondaisons se font plus clairsemées ?
Les ombres s'allongent, s'épaississent.
L'air devient transparent avant que le ciel ne s'assombrisse
et que la terre devienne plus claire que le ciel.
Je vole sur des couleurs rêvées, sur de simples paroles.

Puis, surgit le rouge rond des soleils tombés.
Une chaleur inouïe devant laquelle les bleus s'écartent,
les vocables se ruinent.




mardi 25 février 2020

Figurer le monde

À l’heure où les cartes deviennent plus que jamais objets de consommation quasi quotidiens, à celle où le pouvoir accru de la cartographie paraît sans limite et où, par la puissance et la vitesse combinées des algorithmes, les artifices et les conventions qui l’ont rendue possible s’estompent de plus en plus et sont toujours plus difficiles à discerner, l’ambivalence de la cartographie doit être plus que jamais soulignée. Nous savions que la carte était une représentation, donc « un langage »  avec sa grammaire propre et, qu’à ce titre, elle pouvait dire ce qu’elle voulait et même mentir à dessein. Nous comprenons d’autant mieux aujourd’hui qu’il s’agit d’abord d’un pharmakon  : à la fois remède et poison, la carte peut en effet figurer comme défigurer le monde, nous mettre en relation comme faire écran. Or il ne tient qu’à nous de se saisir de la carte, de refuser l’artifice et de retrouver l’outil.

Alexandre Chollier et Federico Ferretti 
Dans "Ecrits cartographiques": Elisée Reclus


lundi 24 février 2020

des couleurs

Verts clairs, verts plus foncés des cartes igéennes
Vert épicéen, vert du sapin de Douglas, du sapin pectiné
Vert des pâtures au début du printemps
Vert des prairies tachée de fleurs sauvages

Là où les eaux abondes,
Des populages au jaune plus chaleureux que le jaune frais des jonquilles,
Jaune métallique précieux des boutons d’or âcre.
Blanc vif et discret du faux fraisier, vraie potentille fausse stérile
Différents roses vifs, pâles, soutenues

Bruns roux des landes sur le haut du Chaussitre,
Bruns plus ternes des prés après la neige
Sols spongieux marqués de joncs vert sombre
Là où les eaux s’emmêlent pour former des rivières

Haut plateau mouillé d’eaux vives, courantes, qui serpentent dans le paillasson vert des prairies,
Eaux des neiges infiltrées doucement tout l’hiver jusqu’au début du printemps, eaux fraîches au mains du marcheur l’été, eaux froides, eaux vivantes qui courent…

Des perceptions infimes,
Quand le ciel s’ouvre enfin au levé du soleil

Des lichens colorés sur la roche affleurante
Du vert tilleul, du jaune sur le gris du granit
Vert profond des forêts de conifères marquées
Des taches claires de feuillus
Hêtre, fayard, fagus : érable plane, frêne
Sorbier, sorbus, alisier près des maisons avec
Parfois la silhouette incongrue d’un séquoia séculaire

Le noir a des valeurs diverses aux ciels d’orages : la nuit
Paysage projection d’un inconscient
Silhouettant les arbres

La douleur butte sur le mur invisible de l’ignorance aveugle
Impossible de voir
Par dessus, par dessous, à travers
Limbes

Se retrouver soi-même face à un paysage
De roc de terre et d’eau
De végétaux
D’animaux parfois

Composantes essentielles, du corps, de l’être avec la foudre

Un éclair orangé a fendu l’arbre en deux
Alors ainsi soit-il, enfances éclatées

Le paysage n’est pas nostalgie d’un temps autre
Le paysage-instant, je le vois le regarde
Ciel blanc, bleu, gris
Vert, roux, blanc, les prés aux saisons
Plus sombres les forêts
Et l’éclat métallique de la lumière dans l’eau

Au loin luisent les toits des villages
Tuiles rouges, ardoises grises des clochers
Traces de vies,
Fumées
Voitures qui, en silence, traversent le paysage

Sensation d’être au bord de quelque entrouverture
Sensation diffuse, un rien
Qui résonne longtemps

Sous la réalité topographique des couleurs
Pressentiment d’autre chose
Mécanisme biologique de réalité cachée
Mystère qui disparaît aussitôt qu’aperçu
Aperçu, même pas, senti, pressenti
Aussitôt disparu avant que d’être vu.

Pourtant
le lieu est nu, rien n’est caché
Néanmoins
Une corde intime vibre
Perceptiblement
L’esprit, ouvert, s’apaise

Instants étranges où l’attention flottante perçoit et seulement dans ces instants-là, cette inquiétude transsudante et cet apaisement coloré, vert tendre, vert cru, vert foncé, rose, rouge, bleu, blanc et toutes les nuances de gris et de noirs.

vendredi 21 février 2020

LES A-PLATS DE COULEUR.

   Il y aurait du matin jusqu'au soir les couleurs de la carte, les liés et les déliés, les plats et les contre plats sous couvert de champs et de contre champs.
   Il y aurait le rose des sapins illustrant la majesté des aubes folles et les couchers de soleil fulgurants.

   Il y aurait le vert qui envahit le temps et dévore l'espace, mariant le jaune à l'absinthe, le lichen à la mousse, obligeant ses teintes au singulier vert-Véronèse.
   Il y aurait les prés batifolant du vert au bleu, du bleu au vert au gré des herbes et des vents, au gré des heures et des saisons.
   Il y aurait des incises de bronze et de bruns dans l'écume des verts, points virgules sur les troncs d'arbres marquetés des soliloques d'oiseaux; incises sur les pierres sombres tourmentées des taches de vieillesse.
   Il y aurait les arrondis des courbes de niveaux, tous leurs faux-plats ombrés rythmant mon âme triste quand le soir tombe et que s'éteint le nuancier de mon territoire de papier.

mercredi 19 février 2020

Carte de Cassini/ T

 

C’est une image où chacun décrypte ses propres fantômes, ses obsessions ou ses peurs ancestrales, avec des gueules béantes prêtes à engloutir le monde qui semble être montré; des monstres de l’enfance s’étalent, dilatent leurs membres, délivrent des recoins qu’il faut bien contempler, déploient un réel auquel on va s’habituer.

On se dit que cette image pourrait être un tableau de Dubuffet où des silhouettes s’installent, se croisent, s’ignorent ou se regardent, occupent un espace, le chorégraphiant avec souplesse, y inscrivant même des mots, tracés de belles lettres, difficiles à déchiffrer, quelques taches plus sombres, et l’on pense même paramécies.
 
Il faut aller plus loin, laisser ses yeux de sable, creuser et récolter les noms qui disent ce qui était, et est peut-être encore, un pays, un village, un hameau, un lieu-dit qui fait toujours trembler lorsqu’il est prononcé à haute voix, qui réveille des ombres et chahute les jours.

Chercher ce qui importe, les blessures invisibles et les voies sans issues, l’innocence d’un matin, le seuil d’une maison, les formes d’une aurore, les réponses d’un ciel, les questions sans réponses, les pensées d’ombre et de lumière, et les noms vêtus de deuil, rides et signes, puits à creuser encore.


vendredi 14 février 2020

Palette

D’abord dans le grand atlas au vert de velours, il y avait:
des archipels de taches colorées
des reliefs d’un monde balayé de rayons ocre vert ou bleu
des langues de soleil , des haillons d’Arlequin
des lisières d’écume, des coulées de verdure
des strates d’un blanc cassé, surfilées de lacets jaunes, rouges ou bleutés
des dentelles de mer des crachins d’îlots bruns

Après, ce fut le temps
des étendues sans ombres, de landes, de pierres, de bruyères et de lointains bleutés
des poignées de mousse rase
des moissons de lichens safranés
du cresson qui tapisse les eaux
des feuillages qui n’en finissent pas de croître: émeraude, olive, jade
des hélices de lumière et d’ombres
des bleuets dans les blés et des étoiles d’asters
des lucioles des micas dans les souvenirs flous
des essaims de soleil par-dessus les sols noirs
des grammaires de bleu où les nuées s’écrivent

Plus tard, ce fut:
des ornières de traces bleuâtres, noires ou sang
des îlotsgris à la lisière de l’au-delà
des semis argentés des lichens Parmélia
l’uniforme étendue grise des Aspicilia
des cartes de Rhizocarpon geographicum


des ombres blanches vastes et vides
des étoffes de riens avec un presque bleu
des parcelles de pluies et de verroteries
des encroûtements d’ocre aux alvéoles d’ombres
quelques flaques de vies aux reflets de gris bleu
des doutes de l’encre jusqu’aux débris des cendres
des frôlements blonds sous la houle du vent
enfin par-dessus tout l’entaille du bleu des aubes

jeudi 6 février 2020

Bouts d'aplats ou Bouddhas plats

Un long ruban bleu dessine une large courbe à droite : le Rhône, mon fleuve.
Sinon, du vert, beaucoup de vert, comme les bois que nous avons traversé chaque dimanche pendant des années et des aplats de blanc, beaucoup de blanc : buttes, prairies où paissent des troupeaux de vaches, zones déboisées où s'étalent des villages.
Lorsque nous abordions ces trouées blanches avec la vieille Dina Panhard, c'était comme entrer dans la lumière ; mon père prétendait qu'il allait ouvrir les ailes de la voiture et la carte me fait exactement cet effet : je prends mon envol dans le blanc, respire à fond, retiens mon souffle et je décolle. La ligne rouge de la route n'est même plus nécessaire.
Je découvre à explorer cette carte IGN à 1/25 000 de façon plus attentive que je suis incluse dans ces étendues vertes et blanches. J'y ai laissé quelque chose de moi ou peut-être l'inverse, quelque chose de ce paysage s'est inscrit en moi. Juste du vert pomme et du blanc, tendre, calme, apaisé, équilibré. Tel m'apparaît ce que j'ai sous les yeux. Le silence ici est vert. Une part de moi-même est engluée dans ces paysages doux, je suis de ces collines et de ces bois clairs.

La partie la plus sombre se trouve dans la seconde partie du voyage, des bois noirs, serrés, d'autant plus noirs qu'ils étaient peuplés de charbonniers sacs de jute sur la tête, visages machurés par le charbon de bois. J'attends encore une main nue, très blanche qui chasserait tous ces visages de ma mémoire.
Est-ce la noirceur du ciel, l'obscurité qui allonge infiniment les arbres et les rend menaçants, ce ciel qui brasille quand les frondaisons se font plus clairsemées ?
J'observe intensément les ombres s'allonger, s'épaissir, la transparence de l'air avant que le ciel ne s'assombrisse et que la terre devienne plus claire que le ciel. Je vole sur des couleurs rêvées, sur de simples paroles.
Parfois, au retour, j'entr'aperçois le rouge rond des soleils tombés. Une chaleur inouïe devant laquelle les bleus s'écartent et les vocables se ruinent.


aplats de couleurs de couture

Une stimulation blonde grouillante de miel noir
Le premier pli fait comme une douche en Y faisant couler du vert et du plus ou moins marron avec les veines bleues du fleuve chéri 
Un espace presque blanc, comme glacé au sucre, si blanc par rapport aux autres reliefs, si l'on en croit les dégradés, qu'on pourrait le penser au-dessous du niveau de la mer. La veine bleue continue son chemin, 
Compter les nuances de verts
Les roussis des lichens

Les pierres de ma carte font le paysage en noir et blanc, avec ici ou là, une tâche de sang. Le granite noir qui se laisse voir sur les murs rechaulées des maisons décrépies
La migraine ardoise, la migraine tourbe, la migraine loess, au sein du blanc qui dure
Le blanc des voix et les bouchons des mots,
Leurs yeux ne percutent que du noir, que du noir,
Les marbres anthracite sur lesquels sont écrits en or le nom des habitants du dessous, le gravier blanc sur les tombes, et quelques fleurs en céramique si magnifiquement rouges.
Le doré de ton nom commence à passer.
Je me souviens de Maroussia dont les larmes coulant de ses yeux bleus, faisaient éclore des myosotis. Les yeux marron, ça doit pleurer des giroflées, ça t'ira ?

Cette pancarte comme une flèche entre les 2 pans de rideau rouge qui ne laisse rien deviner de la pièce et du décor qu'ils cachent

Elle a les yeux bleus et ne se demande pas pourquoi
Elle regarde la photo sépia
Voix blanche cendrée voix rougeoyante qui dessine au-dedans la carte de la vérité
Les écritures et les illustrations très noires, très fines sur les feuilles jaunies.
La page des races : la rouge, la jaune, la noire, la blanche.
Mes cellules savent 
que certaines périodes de l'Histoire sont en noir et blanc, 

Des pièces aux couleurs vives rouge jaune vert bleu, le dessous, blanc jauni
Où je filtre la poudre d'or dans le sable,

Ces petites fleurs en grappes roses dans les prés
Les lauzes du Lac Bleu
Je rêve à la Mer Rouge

lundi 13 janvier 2020

atelier 2018-2019, Cartographie 21/méditation

Le chemin s’ouvre au-delà de la terre froide, refusant ces parcelles d’un seul tenant. Cette non localité diffracte à l’infini des bruits à rebours, discordants, désarticulés.
Le chemin devient sentier, puis sente qui effleure la masure, gravité ruinée, impuissante. Sur le crépi morcelé de l’ancien café perdu au milieu de nulle part, les lettres violettes pleurent en profondeur sous les fenêtres. Se balance au loquet rouillé un carton incongru mentionnant « fermé jusqu’à nouvel ordre ». Ordre de qui ? De quelles divisions fractionnaires ? Une perte habitée à grands frais. Renvoi à l’absence désordonnée, sidérante, la burle sibère sur la berge. Les congères appellent au loin les barres de mers et se lovent dans leur confinement poétique. Congères au grain tassé, si compact localement. Mais les franchissent inlassablement des pistes menées de biais, révélant des écroulements a minima.
Le chemin préfère l’écartèlement outre les surfaces et au-delà des carcasses, les débris de mots, au creux dans la poitrine.

La terre froide, morcelée, mais bornée par l’arbre du temps, repère rassurant, incompressible de toute éternité.

dimanche 12 janvier 2020

Atlas de l'anthropocène

Pour bien commencer l'année, ne quittons pas le thème de la cartographie avec cet "Atlas de l'anthropocène" où dans sa postface, Bruno Latour écrit :
« Atlas, dans la mythologie, représente un géant capable de tenir la Terre sur ses épaules sans en être écrasé. Mais quand Gérard Mercator publie en 1538 ce qu'il décide d'appeler un Atlas, le rapport des forces s’est complètement inversé : un "Atlas" est un ensemble de planches, imprimées sur du papier, quelque chose que l’on feuillette et que le cartographe tient dans sa main ; ce n’est plus la Terre que l’on a sur le dos et qui nous écrase, mais la Terre que l’on domine, que l’on possède et que l’on maîtrise totalement. Près de cinq siècles après, voilà que la situation s’inverse à nouveau : paraît un "Atlas" qui permet aux lecteurs de comprendre pourquoi il est tout à fait vain de prétendre dominer, maîtriser, posséder la Terre, et que le seul résultat de cette idée folle, c’est de risquer de se trouver écrasé par Celle que personne ne peut porter sur ses épaules. » Bruno Latour

Changement climatique, érosion de la biodiversité, évolution démographique, urbanisation, pollution atmosphérique, détérioration des sols, catastrophes naturelles, accidents industriels, crises sanitaires, mobilisations sociales, sommets internationaux… Voici le premier atlas réunissant l’ensemble des données sur la crise écologique de notre temps.

Atlas de l'Anthropocène

Préface de Jan Zalasiewicz
Postface de Bruno Latour
Presses de Sciences Po | Hors collection

J'adore cette image qui nous montre les rapports de forces qui s'inversent. Lors d'un entretien,  

François Gémenne déclare : "Nous sommes à un moment charnière, qui suscite des tensions puissantes, des regains de nationalisme et de climatosepticisme. Mais les grandes transformations sont toujours précédées d'un baroud d'honneur de l'ancien monde. J'ose espérer que c'est ce que nous vivons aujourd'hui, que les Bolsonaro, Trump, Orbàn sont les dernières caricatures, les derniers clowns d'un modèle arrivé à son terme."
Moi aussi !

lundi 30 décembre 2019

Heureuse année



Que votre année soit aussi lumineuse, riche et productive que ce champ étonnant.

Tous mes voeux vous accompagnent

jeudi 19 décembre 2019

Joyeux Noël à toutes les filles de la terre

Pour changer des traditionnels couronnes, gâteaux ou bougies de Noël, quelques titres extraits du sommaire d'un livre offert par une de mes copines :

"Eliminer les têtes féminines qui dépassent"
"La visiteuse du crépuscule"
"Sus aux réfractaires"
"Le réflexe de servir"
"Un élan vers d'autres possibles"
"Les gardiennes de la lisière"
"Quand l'irrationalité n'est pas du côté que l'on croit"
"Votre monde ne me convient pas"
Que la Mère Noël nous exauce, que le Père Noël se casse les pattes, et que tous les "ceux" qui sont de notre côté nous épaulent, voilà ce que je souhaite dans votre petit soulier sous le sapin, ou sous vos jupes sur votre balai.
Plein de bisous et l'espoir de l'ébauche d'un autre monde
Mona Cholet "Sorcières, la puissance invaincue des femmes" 

mercredi 4 décembre 2019

Drossanges

  
 Parfois on dérape sur certains mots, comme si les creux et les sinuosités des lettres donnaient un surcroit de vie à quelques lieux, ou quelques êtres revêtus d’un peu d’importance. Un mot se risque dans la rumeur de la langue, vient se frotter aux éclats d’un monde et se coagule entre les lèvres. Drossanges n’était pour moi qu’une maison qui rimait d’or avec mon prénom et le nom du village, où tous les étés je venais boire un verre de grenadine, grignoter un biscuit , m’étonner du vagabondage des poules dans la cuisine et laisser ma main caresser le dos du chien aux poils fauves qui portait le doux nom de Furlot. Des cousins germains de ma grand-mère, Firmin et Marie, vivaient là, dans cette maison isolée au bord de nulle part. On libérait les chèvres de leur enclos et on les menait dans le grand pré derrière la maison où des frênes formaient une haie qui a disparu, comme beaucoup d’autres. Mon frère et moi détachions quelques feuilles pour les offrir à ces bêtes qui les affectionnaient. On se disait que les chèvres nous aimaient. Et Furlot aussi qui se couchait à nos pieds.

Il n’y avait là rien d’autre qu’un réel, à langue égarée. Et même si les souvenirs s’éliment un peu à la marge, je n’ai pas en mémoire ce ruisseau qui se nommerait aussi Drossanges . Sa source et son embouchure me sont étrangères; apparemment c’est un affluent de l’Ance coulant sur 3,21 km. Il appartient à cette hydrographie muette mais néanmoins porteuse de nom, suintant entre des touffes d’herbe, au fond de ravins inaccessibles où s’écoule une vie dont on ne sait pas grand chose. Sur la carte IGN, il semble couler en pointillés, sans être nommé . Il pourrait naître au sud de Bois de cour, tout près d’un des chemins où mes pas me guident régulièrement… et je ne savais pas. Je fais un arrêt en image figée sur cette ligne de démarcation entre une réalité imprécise et un rêve tout neuf. Je tente de suivre son chemin sur l’écran d’ordinateur, le perd, le retrouve, le perd à nouveau, découvre alors un autre ruisseau celui de Boissières avec qui raisonnablement il doit s’accoupler avant de se fondre dans l’Ance et plus en amont dans la Loire…

  Le nom de Drossanges se doit d’être désormais partagé entre une maison qui ne rouvre plus porte et fenêtres depuis de longues années, et ce cours d’eau qui suinte encore quelque part où je n’ai pas laissé glissé ma main, ni abandonné quelque vaisseau de papier. Ce nom vibre doublement entre pierre et eau, à la lisière de mon regard, Il s’amplifie de mots naufragés sur les rives de la mémoire. Pas très loin, sur le versant opposé, je lis ravin du jugement où l’on ne peut accéder et cela vaut peut-être mieux. Est-ce l’écriture, couverte de jadis, qui agrandit la carte ou la cohabitation intime avec les mots d’une carte qui pousse des portes inconnues ?

mardi 3 décembre 2019

Cartographie Bonus 2

A défaut de faire de vraies randonnées, une carte entre les doigts, on va se promener grâce à Google maps sur notre carte. Zoomer sur des lieux que vous ne connaissez pas ou dont la dénomination vous est inconnue. Prendre des captures d'écran (disons 3...) de ce lieu zoomé à plus ou moins grande intensité ( carte et/ou  photo aérienne) et écrire à partir de ce nouveau nom qui va vous guider dans l'écriture...
Ce travail peur être fait plusieurs fois...avec des noms différents...

lundi 2 décembre 2019

où s'égarer

Ce serait le labyrinthe idéal où s’égarer; on pourrait presque se dire qu’on se perd dans Venise. Ce serait des tranchées sans horizon, des parcelles de vide, un diamant à 9050 facettes , un ventre empli de creux, d’impasses et de limites. Ce serait l’empreinte d’un monde que l’on croit connaître. Mais ne rien retrouver, se laisser enfermer dans ces minuscules cases, ces alvéoles d’incohérence, s’enserrer entre les mâchoires d’un passé qui n’en finit pas de murmurer à l’oreille, de distiller son flacon de nostalgie, de faire croire à des leurres de lumière. Ce serait enfin un cadre où s’épuiser.

Il faut entailler la topaze, étirer, écarter, forer entre les murailles, libérer les lentes de froid qui sommeillent au col des souvenirs. Voir alors ce qui s’écarte, sentir les voix du vent, entendre les palpitations qui se libèrent, délivrer les couleurs qui suintent, poudrer de désir les parois de silence, et, des frissons dans l’échine, tâtonner jusqu’à chercher l’espace où trouver quelque chose... l’autre peut-être. Jouer avec les cendres et les fumées, les natures mortes et les angles coupants, se lancer dans ce chatouillis de plumes d’encre. Retrouver les empreintes sur les planchers de sable et creuser d’une main d’enfant. 

Le cœur en basse continue, poursuivre l’effort, laisser l’ordinaire aboyer dans l’air du matin, écarter toujours plus avant, voir l’antre battu par les vents et les illusions d’une enfance plus lourde que des montagnes. Cela respire entre les doigts dans ce cadre immobile où l’on entendrait presque le vacarme d’un baiser et tous ces menus riens qui écorchent le papier. On sait très bien la transparence de l’aube, les interstices des jours où recueillir les traces, l’empreinte d’une mémoire, les pulsations de ces vies, les arbres tout près qui ont tant grandi et qui portent le ciel. Bleu, si bleu.