mercredi 13 décembre 2017

chapelet de hameaux



On nous dit de dire les noms, cette fois-ci. Non de dénoncer, mais de dire ces noms d’espaces, de lieux.
Ces noms qui reviennent, parfois nauséeux, dans les virages de la mémoire, quelques accrocs dans le souvenir.
Je repense à Marie, cette vieille femme, qui ne dénommait plus clairement, on disait qu’elle « déparlait ».
Cependant, elle annonçait sans accroc dans sa voix, sans accroc dans ses mots, alors que la mémoire s’était fait la malle, alors que sa tête était en friche,
elle récitait tous les noms des hameaux, comme en égrenant les perles d’un chapelet en bois de buis :
Davoissenne- Le Supt- Le Pont du Diable- Cruzolles- La Libonnière
Davoissenne… Marie, qui avait vécu soixante longues années dans cette ferme de Davoissenne où elle s’était mariée, avait donné la vie, avait travaillé, trait les bêtes matin et soir, semé, fauché, récolté, elle parcourait le chemin sinueux qui devenait plus lumineux, au fur et à mesure de sa pieuse évocation appliquée des noms propres des hameaux du pays.
Elle donnait à tous une leçon empreinte de lumière, de simplicité et de fulgurance.
Lorsqu’on traverse des gouffres qui nous font perdre pied, voilà qu’on retourne vers les terres du berceau, celles des lointains de l’enfance, qui nous tiennent, nous contiennent.
Marie, elle, ne fuguait pas de façon désordonnée, mais au contraire, déroulait le fil …Da-voi-ssenne, répétait-elle.
Et moi, j’écoutais, et j’imaginais…
Davoissenne, ce mot qui s’étirait langoureusement, doucement, chaleureusement, je regardais les joues lisses et brillantes d’une petite pomme qui ne se fripait pas.
Le Supt ; par contraste, une élision saisissante, comme on passerait des alexandrins au haïku, Le Supt, une parenthèse dans sa vie qu’elle aurait voulu oublier, placée à onze ans chez des gens rustres, pour aller chez eux il fallait passer des carrefours dangereux…
Le Pont du Diable, le chemin dévalait en lacets serrés, ce pont qu’on ne voyait pas, là-bas, tout en bas, tout au fond, les jours de brouillard, évocation de légendes mâtinées d’images personnifiant toutes les errances, les erreurs de direction, humaines, si humaines…
Cruzolles ; le regard brillant de Marie, dans son évocation, sa litanie, sa récitation, on suivait dans ses yeux le trajet de sa joie d’avoir passé le gué, d’avoir franchi le Pont du Diable.
 La Libonnière… Elle faisait tourner comme un bonbon ce mot de velours dans sa bouche, édentée pour l’occasion, pour ne pas le griffer, tel une statuette d’argile que les ongles auraient peur de lacérer.
Il était là, le berceau de ses jours, où elle ne se lassait pas de contempler les nappes de brouillard qui desserraient leur étreinte, autour du sommet, et qui finissaient par s’effilocher.

mardi 12 décembre 2017

# 4; ma Dorette,

     C'est l'histoire d'une si petite rivière qui paresse et procrastine entre les herbes folles. Insoumise, elle se rit d'un tracé rectiligne et lui préfère les courbes élégantes, les coudes qui l'égratignent ou les boucles mutines. La Dorette puisqu'il en est ainsi naît quelque part près des sources ferrugineuses de La Souchère en amont de Saint Victor sur Arlanc avant que de s'enfoncer dans la forêt, ressurgir entre les pierres, miroiter au soleil de ses gouttelettes dorées et continuer son cours. Les renoncules qui l'accompagnent se penchent mollement pour boire le long de ses berges sauvages. Ici, c'est le royaume des libellules. Elles surfent sur ses eaux transparentes et leur ballet lui confère un air d'opéra habité par une foultitude d'insectes intermittents et éphémères qui mourront à la nuit tombée. Elle invite mon vague à l'âme, me possède par enchantement, s'offre à moi de son rire cristallin. Elle s'insinue, fiévreuse et entêtée, m'oblige à la courser et impudique je lui offre un orteil qui joue avec les phasmes ou bien les scarabées rutilants. Elle espère, elle attend aguicheuse, elle pétille puis fatiguée du spectacle et du rôle qu'elle a à assumer, elle s'endort bercée par le bruissement des marguerites. Allongée dans la lande fleurie, séparée d'elle par une haie d'aulnes et de quelques frênes je mesure la palette du peintre et aimerai immortaliser à la gouache les teintes feutrées piquées de teintes vives qui la courtisent. Puis elle s'enfonce dans une futaie si épaisse qu'il est bien difficile de la suivre sans frissonner de l'ombre et de la fraîcheur pénétrantes mais c'est pour réapparaitre une ou deux lieues plus loin encore  plus vivante et plus malicieuse. Et là, elle s'étire elle ondule dans son lit ouvert dans la vallée. Religieuse, elle s'incline devant Dore L'Eglise pour y être avalée comme dans une conte de mauvaise fée par sa grande sœur La Dore. Fin d'une mythologie sur douze kilomètres annoncée.

vendredi 8 décembre 2017

Ance / 3

Je suis dans le courant frénétique de la plus lointaine source. Martin Wable

C’est dans la combe aux bruyères que j’ai pensé la surprendre, puis entre les herbes hautes d’un fourré il m’a semblé qu’elle était là, mais il a fallu chercher encore un peu plus haut sur les landes des Hauts de Chaume, marcher encore et encore pour se préparer au rendez-vous, balayant du regard ces étendues sans ombres, de landes, de pierres, de bruyères et de lointains bleutés. C’était pâture de vent et frissons de lumière. La carte IGN entre les mains, j’ai suivi le cours du ruisseau, et levant les yeux de la carte ai porté mon regard sur ces moutonnements herbeux, ai murmuré c’est tout près…. Dans un des plis du paysage, je l’ai l’imaginée. En hébreu le même mot ayin désigne à la fois la source et l’œil, comme si, à chaque fois que la paupière en se levant libérait la vision de l’œil, le monde se recréait et mettait en lumière ce qui était obscur. De grandes marges de ciel, patiné d’infini, donnaient au souffle l’ élan pour avancer encore. On le sait bien que revenir aux sources n’est qu’illusion ou buée devant les yeux, et même si on ne voit pas de pierreries briller au sein de cette eau noire, on est dans ce vacillement d’aube où tout est possible. On effleure les traces d’un passé ignoré sur la pierre où, assise dans ce secret silence des sources, on se prend à rêver à ses propres origines. Est-on dans la vision d’une source ou dans la source d’une vision ?




jeudi 7 décembre 2017

Ance /2

Le vertige, c’est apprivoiser une nouvelle disposition du monde où les attaches, les liens et avec eux, le centre névralgique de ces liens sont sans cesse en mouvement, détruits ou déplacés. Camille de Toledo

Un creux d’herbe et de pierres, là près du pont aux deux arches, là où se conjuguent les reflets du versant qui fait face, dans cet équilibre fragile très vite menacé; prendre le temps dans les entrelacs d’eau vive, saisir la sonnaille des feuillages rassemblés en un brouillon auprès des pierres de silence, ne plus voir l’eau mais ce qu’elle donne à être, ce qu’elle délivre des secrets qui dorment entre ses gouttes mariées aux promesses de l’air; tenir le vertige à distance respectable, accorder son regard à l’étrange tendresse, un peu sauvage, un peu diabolique qui jaillit de ces eaux ; cueillir ce qui s’évade sans bruit de ce songe éveillé, rendre hommage aux hélices de lumière , aux épousailles d’ombres quand se dérobent les entailles d’un passé que l’on ne sait pas et que l’on réinvente avec des mots imparfaits. Revenir sur ses pas, aller sur le pont de pierres séculaires - le pont du diable - fouler les dalles usées par tant de piétinements , le cœur battant très vite, s’éloigner du vertige des signes et grimper au château qui surplombe la vallée ; ne plus voir la rivière mais l’entendre vers l’amont se gargariser d’une voix rauque de paroles où s’exalte une palette de sons étranges et envoûtants. Elle est là , rétrécie et noire, secrète entre les falaises de feuillus qui la cachent au regard, elle déboule dans l’inconnu , apprend des ronces et des arbres ce qu’elle doit savoir, avant d’être happée quelques kilomètres plus bas . Vers l’aval, avant que l’Ance ne soit plus, il y a quelques plages de sérénité où le souvenir de sculptures à demi immergées flotte encore en moi: une installation éphémère qu’un violent courant emporta – l’exposition venait de s’achever – . Le regard noyé scrute sur la carte le cours de l’eau quand l’Ance s’élargit et sinue en arabesques sages baignant quelques hameaux: le Plot, la Villette, le Galy, le Theil, Chizeneuve , le Vert où l’Andrable l’épaule et emmêle ses eaux, et nourrie encore de quelques rus, elle finit son périple à l’amont de Bas-en-Basset quand la Loire l’engloutit. Entre la source et la confluence, elle laisse des copeaux d’images s’accrocher aux regards, des rêveries s’enjoliver entre ses rives, des solitudes s’épouser dans des recoins d’ombres, les terres se baigner d’infini et les silences se nourrir de son chant.


mercredi 6 décembre 2017

Ance/ 1

L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini. Elisée Reclus

A travers les broussailles du temps perdu où des silhouettes, connues et inconnues, se sont émoussées ne laissant nulle trace sur ses rives, hormis des souvenirs narrés le soir au coin du feu, l’Ance continue son cours, roulant entre les roches les silences des uns et les songes des autres. Tout au long de son chemin, le vent la caresse ou la rudoie , fait frissonner sa toison sombre, appose des lèvres froides sur ses entrailles d’eau et meurtrit les brins d’herbe à l’abord de ses rives .L’échine usée sur l’âpre lit de pierres, elle avale la terre, échancre quelque lande, disparait parmi les gouffres froids, rejaillit entre des lèvres d’ocre, laisse s’élever le chant des ombres qui la hantent , s’évase d’aise et musarde entre des feuillus qui se mirent froissés dans sa résille d’eau, et manquant un peu de retenue dégringole sur des pentes mystérieuses. L’Ance se laisse alors couler entre les eaux connues d’une Loire majestueuse et l’emblave de fragments de mémoire nourrie de toute la terre effleurée.


dimanche 3 décembre 2017

Catographie 3

Trop souvent j'ai glissé sur la face les choses, niant le mouvement de ces courants profonds, qui meuvent le présent.

J’ai subi tout enfant des volontés qui n’étaient pas miennes, j’essayais de survivre au basculement vers un autre lieu, milieu, centre d’un nouveau monde. Je ne connaissais rien de ces endroits et maintenant encore — les noms étaient des mots et les mots des musiques dont j’inventais le sens à l'aspect de couleurs.

De Saint Symphorien d’Ozon, je n’ai rien inventé; images anciennes, images récentes se recouvrent à peu près, j’y suis retourné; cinquante ans après, j’ai retrouvé la vieille rue Neuve, le mur de pisé, à gauche en s’éloignant du centre du village, se dirigeant vers l’école de madame Courtois, le nom m’est resté; à droite les maisons; la maison, l’avant dernière, avant le mur du jardin derrière lequel: les abricotiers, la luzerne, les deux figuiers et les roses comme un porche d’entrée du jardin sont cachés; tout au bout de la rue après ce mur, l’atelier du charron, fer rougi, roue de bois et vapeur d’eau qui fume.

Après mon retour à Saint-Etienne: «Tu viens d’où? — De Saint-Symphorien. — Sur Coise? — Non, d’Ozon. — Ah… »

Les noms des autres villages, des mots, qui passaient dans la conversation, je suis libre de leur réalité; je n’y suis jamais allé; je n’en ai pas de souvenir; ni qui daterait de l’époque dont je parle, ni plus récent; ce ne sont tout au plus, pour certains d’entre eux, que des dénominations de sorties d’autoroute ou des indications de direction que je n’ai jamais eu l’occasion de suivre.
Pour chaque nom, je n’imagine rien, je vois, en face de moi, sur la droite, une tache de couleur de forme rectangulaire, plus large que haute, une couleur, toujours la même, pour chaque nom; il en est ainsi depuis l’enfance.

Solaize est jaune, avec de la lumière; je voyais et je vois toujours, une atmosphère jaune, très lumineuse; je pense, sans en retrouver le goût, aux grains de blé; mâchés longtemps, ils se transforment en une pâte élastique, pâte à mâcher; je ne sais pas quel est le lien avec Solaize, ou si des souvenirs se mettent en désordre: un lien? Peut-être…peut-être pas…

Chasse est vert: le bas est plus sombre, le haut est un peu plus clair, à peine plus clair, je ne distingue rien qu’une masse floue, ce vert est un vert de feuillage, ça j’en suis sûr.
Il y a deux représentations de Chasse-sur-Rhône; l’autre, les voies ferrées alignées, les wagons, les locomotives, les trains un peu partout, les mêmes qu’à Saint-Etienne; la gare en réalité est aussi de Ternay; j’observais du haut du pont, quand le car franchissait le Rhône.

Sérézin-du-Rhône est bleu, sans raison apparente que le jeu sur le nom; du bleu des raisins que j’allais grappiller dans la vigne près de la ferme des Colombier; celle-là même où je l’ai vu, un jour, alimenter la batteuse d’énormes gerbes; elle ressortaient en ballot de paille, ficelés au carré, d’un côté, et en sac de grains de l’autre; les grains coulaient entre mes doigts comme quelque chose de précieux et tiède. A gauche du chemin, près de l’entrée de la cour, une mare à l’ombre d’un arbre qui porte des kakis; dans la mare, des poissons-chats.

Simandres est d’une couleur claire indéfini, une espèce de gris très clair, avec une pointe de jaune qui réchauffe ce gris presque blanc, qui sans cela serait froid; rien d’autre.


De Communay, je n’ai pas d’image; pas de couleur non plus, si se n’est celle du vent; lieu mythique d’avant ma naissance; sensation transmise… ressentie plutôt, d’un bonheur ancien dont j'ai décelé les effets.

cartographie #4 premier jet d'une seule traite

Elle coule en bas du Champinet qui est un grand pré plein de vesses de loup grosses comme les boules de lampadaires de nos vieilles salles de classe 
elle est étroite et jeune et ne sait pas qu'un jour grosse elle perdra les eaux dans l'océan 
que de douce elle se jettera à corps perdu dans un monde salé ne se laissant remonter d'un camp à l'autre que par des saumons abandonnant à la frontière ses truites et ses goujons
elle ne sait pas combien de temps une goutte * d'eau de rivière met pour aller de la source à l'embouchure et au premier instant de sa création il a bien fallut qu'elle trace son chemin et son lit peu à peu ça n'a pas dû se faire en une seule fois, 
toutes ces questions qui ne coulent pas de source mais veulent toujours y remonter quel jour c'était celui des fleuves et des rivières et la goutte de mon père s'était frayé un chemin jusqu'à la goutte de ma mère hier soir vu un film américain où le sous-titre parlant d'une femme enceinte disait qu'elle avait été imprégnée pregnant empreignier : féconder ; devenir enceinte (terme utilisé pour la Vierge)  imprégner : (faire) pénétrer complètement et de manière diffuse à l'intérieur d'un corps. (TLF)  et un jeudi l'enfant issu de cette imprégnation qui était moi a passé l'embouchure est sortie à l'air libre dans l'océan de la vie comme on dit transformant pour la cinquième fois cette femme en mère on dit future maman mais pour moi elle avait déjà la casquette et moi abandonnant le liquide amniotique du temps où nos pères étaient des poissons comme dans la chanson de l'empire des sons je me souviens de ce ventre comme une grotte sèche dans laquelle je faisais de la spéléo, à peine de l'eau jusqu'aux cuisses, puisque bien sûr je m'y tenais debout afin de lire les inscriptions laissées par les 4 autres avant moi 
pas la peine de crier, pas la peine de crier à la métaphore mon père aussi se baignait pataugeait à mi-cuisses pour pêcher dans le lit de la rivière et ma mère à mains nues de petite fille hop les empochaient les truites gigotantes dans une autre rivière non loin de là et un jour ou plutôt une nuit je rêvais qu'elles sortaient toutes par le tuyau de la fontaine de la maison où je suis née, juste en-dessus de la rivière, et que nous les enfants les attrapions et les mettions dans le seau de mon rêve et quelqu'un m'a dit oui, ça s'est passé comme ça en vrai 
mais moi je ne m'y suis baignée qu'une fois dans cette Loire, avec mon enfant dans le ventre, un jour d'août si beau, avec ce vieillard Albert Paul qui allait bientôt mourir, dans cette rivière qui avait échappé à la noyade par barrage sauvée entre autre par un homme venu de l'autre côté des montagnes et qui habite à présent dans la maison où je suis née, au-dessus du Champinet.


*[à ce moment précis où j'écris le mot goutte, et par quel miracle-je vous jure que deux gouttes d'eau viennent de m'atterrir sur la main, jaillissant de mon clavier ????????????????]

** j'ai écrit mon texte avant de lire ceux proposés par Laura, ça colle bien, je n'ai pas emprunté de mots.

samedi 2 décembre 2017

Vénéon

Gourmand Vénéon aux sources glacières plurielles nourri de dix-huit ruisseaux dé-escaladant la vallée et se jetant dans le vide par cascades scélérates narrant rageusement les récits des randonneurs et des alpinistes qui ont bu en lui cru en ses soubresauts d'humeur changeante au fils des pluies torrentielles et des fontes de neige reculant devant la force du gel se dévêtant alors de ses tumultes laissant voir enfin ses limons et ses galets ronds avant de se jeter à nouveau avec fougue contre les piliers des ponts jusqu'à les faire rompre dans un hurlement d'automne.
Gourmet Vénéon appréciant autant les forêts les rochers le bruit du silence hivernal que le raffut des pagayeurs de canoë ou de raft sonnés par les rapides du torrent puis finissant en susurrant quand les eaux accostent aux rives de la Romanche près de la ville. 

cartographie #3 la carte avec les noms

Ceux qui sautent aux yeux, 
les noms écrits en gras, 
là où est né mon père, 
là où est née ma mère, 
là où je suis née
avec leur sur-Loire et leur sur-Dolaison, avec leurs suppléments de truites et de goujons.

Solignac, St Christophe
Cayres la rocailleuse
le Brignon où mon père allait pêcher, avec ou sans l'accent circonflexe de son béret
Le Bouchet avec un t Saint Nicolas et son lac et ses petits enfants qui s'en allaient glaner aux champs et qu'on a retrouvé coupés en morceaux dans le saloir sans que je ne susse jamais le fin mot de l'histoire.
Le Devès qui monte mais jamais ne descend.
CostarOS et LandOs, terres d'os et d'exil, pour nous, un jour ; inondations toujours.
Saint Martin de Fugères où je faisais dans les fougères habiter un comte en son château.
Goudet et Arsac qui ne sont pas ce qu'elles semblent être, avec leurs maisons fortes qu'on n'entend pas dans leur nom.
Cussac de la tante Alice et les mariages entre cousins germains.
Puis

les moyens noms entendus et proches, des brumes et rien de concret à raconter.
Agizoux en allant vers la Cascade de la Baume, comme un surnom idiot
Concis avec son S qu'on ne savait jamais s'il fallait ou non le prononcer.
Coucouron cousin de Cucugnan, en plus rond et moins gnangnan.
Malpas que je retrouverai plus tard près du Canal de Pierre Paul Riquet 
et le mystérieux Mussic, à 2 pas de chez moi et dont je me creuse à jamais la cervelle pour savoir si un jour ma mère ou mon père en ont parlé.
Les mémoires meurent avec les noms qu'on ne prononcent pas.

Les petits noms
les Crouzettes
La Moutannade
les Pézouillouses
Les Piavoux
Les Gavançous
Les Grays et leurs 50 nuances de verts
La Moulinche avec ses grandes ailes
Rivets qui leur cloua le bec
Vialettes, 
Le Coudiol
Les Airises,
Le Rachas
Le Bois de Mauriac
l'Argentaine
Trintinhac
l'Escarcelle
Madelain (et ses Madelaines)
Le Min de la Crotte et Les Vieilles mortes
Besace (un ancien village de Hobbits)
et Le Chier
Et les noms de partout, majusculeux sans prétentions, les Roches, le Petit bois, les Champs, les Vignes, le Monteil, Bel air, Champ grand, Grand champ, la Champ, le Contrat, les Cotes, mais pas les Anne Marie, la Combe, la Faye, la Planche, la Valette, la Condamine, le Cros, la Sagne, le Mas.

Parfois, parmi tous les gens que je côtoie, il en est maintenant qui viennent de là-bas, ou bien facebook me fait trouver de drôles de parentelle. J'oublie souvent que ce bout du monde a continué d'exister, une fois moi partie, qu'il s'est peuplé, et m'a sans doute oubliée.
En fait, pensant à ce coin de carte, je suis pleine de nostalgie.

Le Dolon

Cartographie #4


Le voyageur qui emprunte la D 51 ignore le Dolon *, discret, caché. Seul celui qui sait déchiffrer un paysage le devine à cette rangée d'arbres qui sinue dans les prairies aux pieds des collines où se perchent les villages. Il faut quitter la route principale, arriver sur le petit pont pour le découvrir, scintillant dans la lumière pâle des grands arbres qui le veillent et lui font un berceau. On le voit alors couler et se faufiler enfoui entre ses arbres qui le longe, serpenter, se glisser dans un clair gazouillis, aux eaux limpides et transparentes, d'argent à certaines heures, pailletées d'or aux heures chaudes. La légende de la carte indique « cours d'eau bordé d'arbres ». Le silence ici est vert, l'écrin végétal des peupliers scintille, bruisse dans la lumière en l'absence même de souffle d'air. Deux longues allées d'arbres émergeant de grasses prairies où viennent, plusieurs fois par an, se poser les roulottes de bois, peintes en vert, des bohémiens. L'eau s'enfuit sous l'ombre de ses gardiens ; au fil de la surface, on voit à peine frémir quelques friselis. Parfois, un rocher de granit provoque un léger remous de velours ondoyant qui vient effleurer la rive. C'est sans doute en logeant le Dolon qu'enfant, j'ai vraiment écouté le silence de la nature, un silence plein d'une douce psalmodie, mes premières harmoniques rondes, continues, à peine audibles comme une basse sous le léger bruissement plus aigu des feuilles de peupliers, Une vibration qui s'adresse à l'âme en harmonie avec le monde et sans doute imite les mouvements de l'âme par ses vibrations aériennes. Celle qui l'entendait était envahie par l'émotion. C'est surtout la nuit, plus tard, que je connus le Dolon. Mon frère m'emmenait à la pêche aux écrevisses. Chaussés de bottes, nous remontions la rivière que je reconnaissais à peine. La musique de l'eau emplissait tout l'espace amplifiée par je ne sais quel miracle, la rivière éclatait en sons la nuit. Etait-ce la noirceur du ciel, l'obscurité qui allongeait infiniment les arbres et les rendaient menaçants ? La vague peur d'être ainsi dehors la nuit ? Ce ciel qui brasillait quand les frondaisons se faisaient plus clairsemées ? Contrairement à la journée où nous nous contentions de nous asseoir sur ses rives, nous marchions beaucoup la nuit. Il se tortillait, se faufilait, allant de méandres en méandres. Nous sommes en plat pays, aucune pente à dévaler, pas d'écume, pas de flux bouillonnant ici ; des détours, paresseux, capricieux. L'eau si claire, irisée et peu profonde le jour coulait transparente et noire, glaciale et profonde. Je n'éprouvais pourtant aucun pressentiment sinistre, j'aimais le Dolon de jour et de nuit, ils étaient autre, ils étaient deux. Ce n'est pas la rivière actuelle mais le Dolon d'autrefois qui défile dans ma tête comme une lanterne magique. Je n'avais alors qu'un rêve : être la petite fille assise auprès du feu de camp que les bohémiens allumaient pour la nuit au centre de leurs roulottes en cercle ; qu'ils m'emmènent, voire qu'ils m'enlèvent, persuadée qu'en partant, au pas lent de leurs chevaux, ils entraînaient derrière eux comme une longue traîne, les prairies, la rivière et tous ses arbres dans leur sillage.





* Dolon vient de « Dol » XII°s qui signifie « petite rivière, méandre »
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jeudi 30 novembre 2017

Cartographie 4

Suite du chantier sur la cartographie! La mission du jour était de se pencher sur les ruisseaux ou rivières de notre carte, d'en suivre un ou une, d'évoquer les échos que cela  suscite, le tout en une écriture continue, dense, un récit bloc, et la liberté de piocher des mots dans les textes offerts....

Quelques gouttes d'Elisée Reclus et son "Histoire d'un ruisseau":


L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont traversé le granit, le calcaire et l’argile ; elles ont été neige sur la froide montagne, molécule de vapeur dans la nuée, blanche écume sur la crête des flots ; le soleil, dans sa course journalière, les a fait resplendir des reflets les plus éclatants ; la pâle lumière de la lune les a vaguement irisées ; la foudre en a fait de l’hydrogène et de l’oxygène, puis d’un nouveau choc a fait ruisseler en eau des éléments primitifs. Tous les agents de l’atmosphère et de l’espace, toutes les forces cosmiques ont travaillé de concert à modifier incessamment l’aspect et la position de la gouttelette imperceptible ; elle aussi est un monde comme les astres énormes qui roulent dans les cieux, et son orbite se développe de cycle en cycle par un mouvement sans repos....

Un soupçon de Jean Rodier " En remontant les ruisseaux sur l'Aubrac et la Margeride" 

 
Le rêve d’aller à travers la montagne de ruisseau en ruisseau et de ruisseau en lac, de lac en rivière, sans frontières ni restrictions que sa propre liberté.

On monte à travers les forêts, les prairies parfois encombrées de granits, le bruit des ruisseaux rapides – où l’on peut rêver d’une vie délicieuse – et où on débouche sur le plateau à l’herbe rase, aux ruisseaux lents, aux lointains bleus, au vent – endroit que l’on imagine propice à la pensée. Pour peu qu’on y demeure on comprend: c’est ici le lieu où la pensée s’absente.

et une immersion dans Julien Gracq " Au château d'Argol" :


La rivière paraissait ici rouler ses flots au fond d'un abîme naturel aux bords rapides, auxquels s'accrochaient les puissantes frondaisons d'une glorieuse forêt. Les détours continuels et capricieux du cours de la rivière donnaient à ces lieux un caractère d'isolement singulier. Autour d'Albert, les hautes murailles de la forêt sourcilleuse semblaient dévorer une partie considérable du ciel, et venir effleurer juste le bord du disque ardent du soleil pourtant élevé déjà sur l'horizon. Ces ramures animées de mouvements majestueux et uniformes étaient agitées par le vent venu de la mer toute proche, et qui apportait avec lui le grondement des vagues et le tumulte aérien des libres étendues.....



mardi 28 novembre 2017

#3, Les noms qui cheminent,

     Le nom de La Chaise-Dieu s'impose au début du voyage, sévère, sans fioritures. La Casa Déi, stricte, toute en lignes carrées, imposante comme son abbaye qui domine le paysage. Son granite gris, épais  et mystérieux enserre les âmes, prisonnières derrière les barreaux rouillés d'une quelconque maison-forte en ligne directe avec l'au-delà. Sa sonorité sèche et rugueuse laisse peu de place à la fantaisie lyrique des trompettes de la renommée qui pourtant rayonne bien au-delà du canton voire de l'hexagone. Saint Robert peut dormir tranquille, il a de beaux jours devant lui.
     Il vaut bien mieux se perdre dans les routes qui s'échappent  pour goûter à une nature qu'elle n'a pas réussi à endiguer. Partir par l'étang du Breuil, l'antichambre de la départementale 20 toute en lacis entre les prés batifolant du vert au bleu, du blanc au jaune, mariant les marguerites et les bleuets, les coucous et les boutons d'or, les épilaubes et les grandes digitales au fil des heures et des saisons.  Etroite, elle erre en somnambule entre des murets de pierre posés là en désordre les nuits de pleine lune.
     Des clôtures de guingois, quelques bêtes laissées dehors le temps d'un été, des herbes hautes mal fanées, encore une forêt sombre, puissante, un coude, un hameau sorti d'une pochette surprise "Petit Bénaud" et la pancarte improbable d'un lieu-dit "Maisonseule". Est-ce l'unique maison qui lui a donné son nom ou le lieu qui a incité à une seule construction?
La maison en hauteur de la départementale émerge des grands arbres. Ses larges baies vitrées mangent le soleil. Elle semble dormir bien campée sur ses murs faits pour résister aux vents quelquefois bien présents sur cette pente qui résiste tant bien que mal aux machines des forestiers. "Maisonseule", un nom tout en silences ébréchés, les envols des oiseaux à l'automne, le criaillement des corbeaux, le froufroutement des écureuils ou des fouines, un paradis perdu.
     La route continue de descendre, incise les verts et les marron, surplombe un cimetière inoffensif, une pancarte blanche et enfin un nom tout en rondeur "Bonneval"; bon vallon, bonne vallée, accueillant, tassé autour de sa chapelle, sa mairie, de son auberge "La Dorette" du nom de la petite rivière qui coule en contrebas, et de sa maison d'hôtes "Chez Valentin". Un hameau de carte postale où le temps semble s'être arrêté. Une carte postale où j'ai griffonné mon nom quelque part pour ne rien oublier.

samedi 25 novembre 2017

Pour mes deux chéries

Toi, en premier, disparue, (en)volée ; voilà 22 années que je m'adresse à toi toujours si proche ; en silence ; et toi ma cousine, un an que ton corps n'est plus ; toutes deux, la blonde et la brune, vous aviez tant de points communs ; vous vous étiez connues à 17 ans, vous étiez toutes deux nées en 1927 ; l'une m'a tant parlé de l'autre ; toutes deux c'est en novembre que vous vous êtes fait la malle ; à quelques jours près ; qu'importe les années puisqu'elles ne s'écoulent pas.

Je viens de terminer  « Le monde sans vous » de Sylvie Germain et comme je ne saurai mieux le dire :

« Il n'est pas vain de s'adresser à quelqu'un, qu'il soit proche ou lointain, nommé ou ignoré, vif ou mort. Tout appel lancé, même sans boussole, sans grande force, sans certitude, dans l'invisible et le silence, doit bien finir par effleurer un auditeur. Vous êtes mes auditrices des limbes...

… La prose aussi est un dialogue, un serrement de mains, une accolade. Et dans ses maladresses, ses manques, ses bégaiements, il peut parfois lui arriver de se faire étreinte, fugacement. Une étreinte sans prise, inespérée ; une caresse. La prose - un bonjour tremblé d'adieu, un adieu toujours en veille...

... Quant aux sursauts de la mémoire, on ne sait pas toujours quels heurts obscurs les provoquent. On ne connaît même pas l'étendue de sa propre mémoire, et encore moins quelles failles la crevassent, quels courants souterrains la traversent, quel magma éruptif y sommeille. Mais l'intuition poétique peut y donner accès, parfois, comme l'avait compris et expérimenté Ossip Mandelstam, qui comparait la poésie à une « charrue qui affouille le temps afin d'en faire émerger les couches profondes, le tchernoziom …

… Et pas de dernier mot, juste des mots nomades, infusé du silence même qui irradie les disparues, du grand silence qui flue de l'extrême lointain vers lequel ils s'en vont, inexorablement. Juste des mots légers comme des caresses, des signes de salutations, des sourires encore pâles, souvent brouillés de larmes, mais non dépourvus de clarté. Des mots, de simples mots sans prétention, moins pour chercher à bâtir de superbes tombeaux que pour tenter d'ouvrir en grand les tombeaux vides, et de les maintenir tels. »





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jeudi 23 novembre 2017

Aurillac- Saint-Etienne/ 1

Je lis la carte de manière hébraïque de droite à gauche, j’avance dans le sens opposé de mes ascendants, avec l’espoir peut-être de rencontrer l’un d’entre eux à quelque endroit du chemin. Je pars de Saint-Etienne et me dirige vers l’Ouest. Si je me remémore le plus ancien tracé effectué avec la 202, nous passions du centre ville à Bellevue en remontant la Grand’rue, et traversions les cités sombres et tristes d’alors: La Ricamarie qui n’avait rien d’une cité riante, le Chambon-Feugerolles qui n’était que cette ville d’usines à grandes cheminées d’où fumait toute la fatigue des ouvriers métallos, puis nous bifurquions sur Unieux, avec au Vigneron la maison du tonton Pierre saluée d’un regard rapide, et que j’imaginais travailler dans des vignes alors qu’il crachait ses poumons dans des galeries de mine. Je n’ai aucun souvenir de ce qu’il fut, il ne subsiste que des blancs entre nous sans aucune pépite de sa vie. Un grand-oncle d’arbre généalogique sans visage.

A partir de là s’ouvrait la deuxième partie du trajet, celle où la route allait virvolter et le mal au coeur s’emparer de moi: le Pertuiset – et j’ai toujours besoin de réflexion avant d’écrire son nom correctement, tant reste l’appellation enfantine qui revenait à chaque passage sur son pont: et pourquoi pas la mère Tuiset !- . Mais c’était la route du Père qui se poursuivait, on parvenait à Saint-Maurice-en Gourgois et dans l’aura de l’enfance qui recouvrait mon père prénommé Maurice, j’ai longtemps cru ce village érigé là en son honneur….Les noms à rallonge s’enchainaient et , même si on ne les traversait pas , les panneaux indicateurs s’inscrivaient avec force dans la mémoire : Rozier-Côtes-d’Aurec qu’on prononçait sans espace dans la voix me paraissait un lieu féerique alors que le suivant Saint-Hilaire-Cusson- la- Valmitte déclenchait plutôt les rires. Des noms de lieux cristallisés et vidés de leur sens originiare dont ne reste qu’une entité phonique détachée de la réalité.

Apinac marquait la troisième partie du trajet, parce que le nom de mon village apparaissait en notifiant même le nombre de kilomètres à percourir, et que même à pied, il pouvait être rejoint. De le voir inscrit sur le panneau routier: Tiranges 7 km, il prenait une forme de réalité différente, puisqu’ ainsi il existait pour d’autres personnes que nous et n’était pas simplement ce nom de village qui rimait avec mon prénom en une rime riche à la sonorité paisible. Sa lettre muette à la fin, inutile, sans raison d’être mais qui me semblait une sorte de coquillage où s’étreignaient mes souvenirs. Sur ces derniers kilomètres, les hameaux peu nombreux défilaient avec le premier village de Haute-Loire Le Villard, qui apparemment n’est pas une commune, contrairement à ce que je croyais, mais appartient à celle de Saint-Pal-en-Chalancon avec la direction de Bouffelaure à sa sortie, où je ne suis bien sûr jamais allée! Boisset lui succède : Le nom de Boisset a deux origines possibles; le nom latin Boschetum signifiant "petit bois", ou le nom buxetum désignant un lieu couvert de buis. Il est donc probable qu'un bois ou des fourrés de buis occupaient jadis le sommet de la colline sur laquelle s'élève aujourd'hui le bourg de Boisset. J’aime beaucoup l’arrivée sur ce village, le plateau qui le précède laissant aux monts de l’horizon la place pour s’étendre et la relation avec ce paysage s’installer. Il reste deux kilomètres environ avant de voir le panneau d’entrée du village: Tiranges et emprunter la Grande Allée d’autrefois.

L’origine de l’appellation  Tiranges remonte à l’époque gallo-romaine, du  nom du propriétaire  du domaine  Tiro de Tyrius. Dans la première moitié du XI° siècle le cartulaire de   Chamalières, mentionne  la donation  d’un certain Humbert  dans la paroisse de Tirangis.   Au XII° siècle il est écrit  Tiranias  en 1293  Tiranges.

A l’endroit où la route se divise en deux, la voiture suit alors le chemin de droite , longe la chapelle Notre-Dame, se faufile entre des corps de maisons resserrées - je jette toujours un regard sur la droite vers cet ancien bâtiment (que je viens de découvrir à vendre) l’école des soeurs d’autrefois - puis prend la courte descente et tourne à droite dans la ruelle où un panneau récent indique Le Châpre que l’on voit avec ou sans accent circonflexe, avec deux p parfois, un s en prime ou même transformé en Chatre sur certains documents.; parfois le masculin cède la place au féminin ou se transforme en pluriel! Mais pour moi, il est singulier et s’écrit avec cet accent circonflexe qui semble protéger la maison qui m’est chair de tout danger ou malfaisance….Tout en haut sur une large pierre de granite, mon arrière grand-père a fait graver son nom: PORTE sur la maison qu’il a achetée en octobre 1877, qu’il fera agrandir en 1913 alors même que sa maison se vide de ses occupants….

Il faudrait pouvoir dire le temps absent, les voix qui surgissent à l’intérieur de ma voix, tirer les fils de ce palimpseste pour sauver et faire frémir encore ces vies laissées en héritage. Rester encore à côté de ces existences tremblées, appuyer son oreille contre la terre et récolter les mots qui s’en extraient. Scruter la carte IGN 28340, parcourir les alentours écrits là, et qui ont donc une réalité : la Moutière, le Garet, le Verdier, Chaumont, Bois de Cour, les Rois, Boissières, Drossange, La Grange du Fieu, Durand, Chalencon, tous arpentés à de nombreuses reprises et où des herbes sèches résistent au crépuscule.

vendredi 17 novembre 2017

Noms de lieux

L'Embranchement, Primarette, Revel-Tourdan, ces noms sont fichés dans ma mémoire comme des piquets sur une piste de ski, je slalome entre eux.
Quand nous atteignions L'Embranchement, nous étions presque arrivés à destination : quatre routes se coupant à angle droit, en plein vent, nues toutes les quatre, branches écartelées d'un arbre mort. A ce carrefour, des croix de pendus, il a dû y en avoir dans des temps immémoriaux. Embranchement avec sa sonorité d'enterrement, même nombre de syllabes avec ses « r » sinistres qui roulent comme le tambour. Là, s'arrêtaient les bus qui déposaient voyageurs et colis. C'est donc à la croisée de ces branches que mon père, petit, venait récupérer les lourds paquets qui ne venaient pas par le facteur ; il disait qu'il fallait marcher longtemps, le long d'une interminable route, toute droite sur quatre kilomètres. Si je suis la piste ancestrale, je vois un café où l'on ne restait pas. L'endroit n'appelle ni au repos ni à la détente, juste un passage pour les vents, les véhicules et les gens. Carrefour où l'on ne fait que passer, rien pour faire trait d'union, seulement ces angles droits, la nudité et le vent. Je n'y suis jamais allée à pied, jamais arrêtée et je priais pour n'avoir jamais à y attendre un jour le bus, ce qui n'est jamais arrivé.
Heureusement, il y avait Primarette, à cinq cents mètres, dont ma grand-mère était originaire ; village qui m'évoquait des champs de pâquerettes, la poésie tapie dans chaque syllabe avec son « i » comme autant de petits coeurs jaunes. Ces pâquerettes dont je cueillais au printemps de petits bouquets que je serrais d'un bout de ficelle avant de les piquer dans mes cheveux...
… et Revel-Tourdan avec son château et sa tour sans dents, deux communes qui furent réunies à la révolution et dont nous avions appris au lycée que l'une, avec l'arrivée des romains dans ces Allobroges, vers 120 av JC, s'était appelée Turedonum. Le château de Revel a étendu sa domination, à une certaine époque sur les paroisses alentours : Beaurepaire, Pommier, Pisieu, Primarette, Saint-Julien de l'Herme. Nous avions bien sûr des oncles et tantes dans chacune d'entre elles.

A l'autre bout du trajet, Pont-Evêque qui sonnait comme une cloche. Je croyais voir l'évêque avec sa mitre et sa longue crosse bénir les passants qui franchissaient la Gère. L'histoire dit que l'évêque percevait un péage à chaque passage. Il y avait d'ailleurs toujours sur le pont une bascule que j'associais au péage et à d'étranges transactions : dîmes, impôts, serfs ... Charlemagne, juste en face était bien la preuve que ce Moyen Age était toujours là, inscrit dans le terrain. Le pont, pendant une moitié de l'année était recouvert d'un brouillard blanc, dense comme la barbe et les cheveux de ce Charlemagne. Les matins d'hiver, nous attendions parfois longtemps le bus pour le lycée, nez et bouche enfoncés dans nos écharpes et bonnets. Il fut un jour recouvert par la Gère qui avait débordé pendant la nuit ; ce fut dans les barques des pompiers que nous le traversâmes ce matin-là et je n'en menais pas large, terrorisée par ces gros pains aux ventres gonflés qui flottaient tels des poissons morts ; c'est que tout, chez le boulanger, avait été ravagé. Je ne peux aujourd'hui traverser ce pont sans voir toutes ces scènes se superposer, la cloche du pont, l'évêque debout, immobile qui surveille si chacun paie son dû et les poissons morts échappés de la Gère. Décidément, je sais bien pourquoi j'ai fui ces lieux dès que j'ai été en mesure de choisir.



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